Tête à tête

Pourriez-vous me parler de votre parcours ?

La bouche abondamment maquillée d’où viennent de sortir ces étranges sons affiche un rictus d’impatience.
Envie de fuir avant que cet orifice ne m’ensevelisse dans la PME dynamique dont elle vient de me vanter les mérites.

Elle croit
au rapport de force
à la loi… de l’offre et de la demande
à son pouvoir

à la gratitude éternelle de celui ou de celle qu’elle enverra rejoindre la normalité laborieuse.

Elle croit
qu’elle donnera un sens à mon existence, elle qui essaie d’oublier qu’elle n’a toujours pas trouvé le sens de la sienne.
Elle croit
à sa haute utilité économique, sociale, voire humanitaire.

Elle est sûre d’elle, de ses choix et de son pouvoir.

Mon père en était sûr aussi. Oppression familiale du pourvoyeur de fric. 50 heures par semaine : trime ! trime ! pour faire de toi un bon soldat de la croissance économique.
Le travail est pouvoir !

Pouvoir de s’attribuer le rôle de celui dont la survie des autres dépend.
Illusion de puissance.
Arrogance avant la fêlure du chômage, mise au ban personnelle.

Prêt à accepter encore plus d’exigences
Prêt à subir encore plus d’exploitation

Surtout, pas de remise en question.

Quelles sont vos motivations pour ce poste ?

Le rictus insiste.
La bouche en suspens.
La langue tapote les dents.

CLAC ! CLAC !
Le bruit des machines.
La crasse des usines.

Une lignée d’ouvriers et la joie de ne plus en être.

Fier d’être ouvrier pour oublier qu’on a bousillé sa santé sur les chaînes de Renault ou dans les hauts fourneaux des métallos.

Ouvrier c’est faire la sale besogne.
Ouvrier c’est se cramer les ailes et laisser se consumer ses rêves.
Ouvrier c’est finir usé à l’aube d’une retraite dont on ne goûtera même pas les premiers fruits : poumons troués, bronches dévastées, dos brisé.

A qui est leur corps ?
A qui l’ont-ils vendu ?
Combien l’ont-ils vendu ?

Il leur reste la caresse de l’oubli.

Oubli
dans l’alcool et ses effluves
dans la violence et sa torpeur

et pour tous ceux qui s’obstinent à y croire, dans la fierté d’une identité pathogène qu’on se targue de transmettre.

Fier d’être ouvrier.

Leurs mains calleuses, leurs articulations usées et les traces d’amiante sont les stigmates de leur chère condition ouvrière sur la croix de l’hypothétique prospérité nationale.
Tous ces licenciés qui pleurent en quittant leur machine — instrument de torture, qu’ils les broient plutôt avec une barre à mine.

Avez-vous de l’expérience dans ce domaine ?

La bouche insiste.
Elle s’ouvre et se referme avec souplesse et grâce pour laisser sortir un discours fielleux.

Combien ?
Combien vend-on son intégrité ?
Combien pour tes principes de justice, d’égalité, de moralité ?
Tout s’achète ! Tout se vend !
Vendre ! Vendre !

Rentabilité : à améliorer.
Performance : à multiplier.
Vitesse d’exécution : plus vite ! plus vite !

Le concurrent nous rattrape :

plus de vente ! plus de bénéfices ! plus de conviction ! de motivation !

Les faire cracher ! Les faire acheter !
Sauver sa tête en noyant celle des autres !
Combien pour faire taire ta conscience ?

Souvenir de ces petites vieilles arnaquées, harcelées téléphoniquement : escroquerie légale de la tchatche commerciale.
Toutes ces solitudes dispersées prêtes à ouvrir leur porte-monnaie en échange de quelques minutes d’écoute faussement compatissante à leur détresse de femmes vieillissantes.

Il faut que vous ayez à l’esprit que nous recherchons quelqu’un de très volontaire.

La bouche va droit au but, articule précautionneusement et laisse couler un peu de rouge à ses commissures.

Je ne suis pas le travail !
Mon identité n’est pas d’être au travail.
Personne ne m’appellera travailleuse.

Je suis réticente à la tâche.
Je suis rétive à l’organisation.

De l’inefficacité à tout prix.

Que mon corps résiste à l’accoutumance, à l’habitude du geste.

Antiproductiviste !

Mon corps n’est pas l’outil qu’ils louent à si peu de frais.

Antiutilitariste !

Je résiste à la performance. Ne PAS être efficace !
Que tous les grains de sable que je sème enraye leur système.

Liberté de mes mouvements désorganisés
Liberté de mon inadéquation
Liberté de ma lenteur.
Mon corps ne se pliera pas à la fonction.

Etes vous disponible immédiatement ?

Les lèvres esquissent un large sourire et dévoilent de grands dents brillantes, prêtes à me croquer et m’engloutir.
Bientôt les mains vont se rapprocher et essaieront de m’attirer de l’autre côté… parmi ceux dont on suce la sève.

NON !
Non, je ne leur ferai pas croire à leur bienveillance, à leur petit contentement de bienfaiteur, de pourvoyeur de bonheur qu’ils s’attribuent.
Qu’on leur renvoie à la gueule les miettes du festin qu’ils nous allouent, eux qui se bâfrent sans limite.

Exploiteurs
Broyeurs de rêves
Oppresseurs
Marchands de fausses valeurs

Pas de patron humaniste !
Pas de commerce équitable
Juste une instrumentalisation et jamais je ne serai leur outil !

Mes mots explosent dans un rire joyeux et se transforment en un chant de victoire qui éclabousse les tympans de la Gorgone qui me fait face.
La bouche s’est transformée en grimace puis en un trou noir béant et silencieux face au confortable fauteuil que j’ai quitté en m’envolant.

Mai 2003