Le manège désenchanté

Nous sommes tous sur le même manège.
Manège infernal, désenchanté, abrutissant.
Manège qui se détraque, déraille.
La musique de l’existence s’emballe et devient dissonante.
Les sourires se transforment en grimaces, les faces de chair se figent en céramique.
Les bouches se tordent.
Les couleurs chavirent.

ANGOISSE
VIDE. Tout au bord.
Le néant me donne le tournis.

Le monde bouge.
Le monde tourne et je suis dehors.
Les gens s’aiment et je suis dehors.
Les gens parlent, échangent et je suis emmurée. Je suis emmurée.
Emmurée dehors.
Je veux qu’on me laisse entrer
Je fonce dans le mur mais les aspérités des parpaings déchirent ma peau en lambeaux.
Je saigne.
Au moins ma chair parle.
Que mes plaies expriment ma détresse.
Je suis la destruction.
Que mes plaies s’infectent et gangrènent mes membres.

Mon corps est une gangue.
Mon âme une chrysalide souffrante dans ce cocon de chair et de sang.

Mes hurlements se perdent dans l’immensité du désert qui m’entoure.
Leur écho m’arrache les tympans, me brûlent le cerveau, me renvoie à ma solitude intrinsèque.
S’il pouvait s’éparpiller, se disperser, atteindre quelqu’un… au moins.
Mais le pourrissement de mon âme s’accélère.

Nous sommes seuls à traîner notre souffrance. Les uns derrière les autres en file indienne.
Sourds aux cris qui tourbillonnent dans le froid de la plaine.
Nous ne voyons que le dos courbé de notre prédécesseur, compagnon de misère, qui ploie sous le fardeau des obligations qu’il s’impose.
Mes pleurs me ramènent au monde physique.
Parfois j’aimerais ne plus avoir de limite.
Être loin des contingences.

Les larmes m’étouffent.
Les hoquets m’empêchent de parler.

Puis une main caresse mes cheveux. Une voix me rassure. Des bras dorés m’enlacent et me soulèvent.

Le manège s’est calmé. Mon corps s’allège, se déploie. La douceur m’envahit. Plus rien n’existe que mon amour.

Tout reste à écrire sur cette plaine redevenue prometteuse.

Juin 2003