Vive la France !

Je me souviens de ce reportage sur la Côte d’Ivoire à la télé. J’y ai vu tous ces expatriés (c’est comme ça qu’on les appelle) français, blancs, riches, passer devant la caméra en pleurant sur leur sort après les émeutes en Côte d’Ivoire.
Je cite :

« Nous avons de plus en plus l’impression de vivre dans une prison qui n’est même pas dorée… »
« On ne pouvait plus faire de projets pour les week-ends car en Afrique ce qui est plaisant ce sont surtout les balades le week-end… »
« Ce désamour vient de la méconnaissance des Français de la part de la jeunesse ivoirienne… »

Alors moi aussi j’ai pleuré, mais j’ai pleuré de colère à défaut de pouvoir les étrangler pour qu’ils s’arrêtent de parler.
J’ai pensé à mes parents colons. Enfin, dans les années 70 on disait « coopérants », ça faisait plus acceptable, plus humanitaire. Leur bonne conscience toujours intacte, même pas éraflée.
Ma mère parlant des « Fatma » parce que pour les Français toutes les femmes algériennes s’appellent Fatma ; les commentaires de mon père sur les Algériens qui ne savaient ou ne voulaient pas travailler. Une vraie mentalité de planteur.
Des prolétaires français qui accédaient au rang de bourgeois dans un pays peuplé de « barbares »comme ils disaient dans les manuels d’histoire. Des années de frustration sociale qui trouvaient enfin un exutoire.
Et pourtant, parfois (surtout chez ma mère), un sentiment diffus d’anxiété, de peur. La peur de perdre ce qu’on usurpe (argent, domination sociale et culturelle) ; sa peur quand elle se retrouvait dans l’ascenseur avec moi, enfant, entourée d’Algériens alors que la même situation ne lui inspirait aucune crainte si elle était entourée de Français bien blancs.
Mes parents sont une des multiples pierres du chemin qui a mené à la vague d’assassinats de la part des intégristes et du pouvoir algérien dans les années 90. Ils ont participé en personne à la déconstruction de la société algérienne, à l’exploitation et à l’oppression d’un peuple, au maintien d’une dictature ; sans jamais avoir exercé la moindre agression physique directe.
Jamais ils ne se sentiront coupables, responsables.
Jamais ils ne comprendront, tout comme ces Français de Côte d’Ivoire en train de pleurer sur leur maison ou leur balade du week-end alors que les charniers et les massacres de civils Ivoiriens abondent depuis deux ans.

Tant de certitude d’être du bon côté de la justice, de la vérité, de la civilisation. Là j’aimerais dire BRAVO !
Tous ces expatriés présents et futurs qui portent et porteront encore bien haut le flambeau de la grande France. BRAVO !
Tous ces représentants de l’Etat français blancs — heureux – riches (prime de déplacement oblige) qui découvrent les joies de la domination. BRAVO !
Tous ces profs qui partent parasiter les DOM-TOM en n’omettant jamais de transmettre que la France est la patrie des droits de l’Homme. BRAVO !
Tous ces médecins blancs Sans Frontières au grand cœur et à la fibre tiers-mondiste. BRAVO !
Ces petits patrons de PME qui investissent et prennent des risques en Afrique. BRAVO !
A mon oncle qui a oeuvré pendant toute sa carrière au sein de l'armée française à la propagande coloniale. BRAVO!
A mon père qui préfère maintenant le sourire affamé des Indiens à la rancœur des Algériens (on notera que le courage du coopérant familial a ses limites) mais… BRAVO quand même !
Moi et mon fourvoiement naïf en Tunisie et au Togo. BRAVO !

C’est grâce à nous tous. Oh, et à beaucoup d’entre vous aussi, j’en suis certaine, que l’impérialisme français persiste alors qu’on aurait pu le croire moribond.

Tout choix individuel a des implications politiques.

Mais je vous rassure, je suis fière d’être française parce que sans cela je n’aurais peut être pas connu ce sentiment d’avoir autant de morts et de massacres sur la conscience.

Rabat-Fès 1944
Thiaroye 1944
Sétif et Guelma 8 mai 1945
Douala 1945
Conakry 1945
Haïphong 1946
Moramanga (Madagascar) 1947
Côte d’Ivoire 1949-1950
Tunisie 1952
Paris octobre 1961
Gabon 1964
Guadeloupe 1967
etc… etc… etc…

2004