Une chambre

Ma mère en pleurs dans la chambre de mes parents.
Il y a de la moquette au sol.
Je n’aime pas la chambre de mes parents.
C’est sombre.
Et puis c’est froid, on dirait qu’il n’y a rien : une grande armoire marron, un lit marron et une table de chevet marron. On ne peut rien faire dans un endroit pareil, même pas se réconforter ou trouver la force de se révolter. C’est comme si cette pièce était ouverte et qu’on pouvait toujours voir ce qu’on y fait. Et puis en plus, surtout, on ne peut pas s’y cacher. On ne peut pas aller sous l’armoire et le lit est vraiment à ras du sol. Je ne sais même pas si moi je pourrais m’y glisser.
Ma mère porte un tailleur en laine bon marché. Il est orange et marron. Le pull est rayé et la jupe est orange, l’encolure a une forme bateau, mais il est déchiré sur le côté. C’est dommage parce qu’elle vient de l’acheter. Il était presque neuf. Je me dis que c’est triste parce que ma mère se plaint toujours qu’elle n’a pas de beaux habits à se mettre. Et cet ensemble, ça risque d’être difficile de le raccommoder sans que cela ne se voie.
Je me souviens tellement bien de cet ensemble. Je crois que je n’ai jamais pu regarder sereinement cette jupe et ce pull après cette journée.
C’est étrange, comment je suis désolée que le tailleur de ma mère soit déchiré. Ses collants aussi sont déchirés.
Elle aussi on dirait qu’elle est un peu comme déchirée. Je me souviens qu’elle a des traces rouges autour du cou.
Si je devais décrire son visage aujourd’hui je penserais à un tableau de Picasso « La Femme qui pleure » parce qu’on dirait que tout son visage va tomber en morceau. Le tableau est très beau mais c’est vrai que quand je vois ma mère à ce moment là je ne la trouve pas belle.
On dirait une petite fille mais dans un corps de vieille.
Je me souviens que mon père a failli l’étrangler pour de bon. Enfin, je ne sais pas si c’était vraiment pour de bon mais en tout cas j’y ai cru.
Ma mère, elle n’arrivait pas trop à crier normalement. Après, mon père l’a traînée dans le garage donc je n’ai pas vu la suite. Comme d’habitude je suis partie dans ma chambre parce que ça m’angoissait trop et que je ne sais jamais ce que je suis censée faire dans ces moments-là.

Quand j’y pense, c’est très bizarre parce que je ne me suis jamais dit que j’avais la possibilité d’intervenir ou de dire quelque chose quand mon père frappait ma mère ou plus rarement mon frère. Parfois quand je lis des histoires d’enfant qui se retournent contre leur père, je me demande comment ils ont fait. Je n’en aurais jamais été capable. Mon frère l’a fait plus tard. Quel âge avait-il à l’époque ? 18 ans … je crois. Moi je ne l’ai pas vu mais c’est ma mère qui me l’a raconté, au téléphone, je m’en souviens très bien. J’étais au travail, j’étais serveuse dans un petit restaurant lorsque j’étais étudiante et c’était avant le début du service, nous étions en train de préparer la salle. Il y a eu un coup de fil et le patron m’a dit que c’était pour moi. Ma mère a commencé à me raconter une scène d’une violence extrême qui avait eu lieu quelques jours plus tôt et elle m’a dit que mon frère s’était interposé. C’était la première fois, l’unique fois. Je ne sais plus ce que j’ai dit au téléphone. Je ne savais pas pourquoi elle m’appelait sur mon lieu de travail. Quand j’ai raccroché, j’ai pleuré, discrètement. J’ai pensé à mon frère et je l’ai admiré.

Je regarde ma mère qui pleure. Je l’écoute. Elle se lamente. Le pire est passé. Je ne sais pas si je reste longtemps à l’écouter. J’ai l’impression que c’est mon rôle, que je peux au moins faire ça, l’écouter. Elle parle de mon père, elle pleure sur sa vie.
Je me souviens rarement des scènes de violence. Je me souviens surtout des moments qui les précèdent et des moments qui les suivent.
Je crois que ma mère pleurait souvent après. Je la voyais pleurer.
Je ne comprends pas comment ça se passait les réconciliations. Je sais qu’après il y avait des moments où on aurait dit que mes parents c’était un couple normal ; pas amoureux - il faut pas exagérer - mais pas forcément violent. De toute façon je ne comprends pas du tout la chronologie familiale : j’ai l’impression que toutes les scènes de violence sont resserrées dans un espace de quelques mois mais je sais que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas possible.
Quand je pense aux scènes de violence, généralement je ne vois pas mon père. Je ne saurais même pas dire s’il tapait avec ses poings, s’il donnait des claques, s’il étranglait… à part une ou deux fois. C’est bizarre.
Je ne me souviens pas de mon frère, je ne sais pas où il allait. Je pense qu’il était dans sa chambre comme moi dans la mienne. Nous n’en parlions jamais. C’était comme ça.
Qu’aurions-nous pu nous dire ? A quoi cela aurait-il donc servi?

C’était notre vie, c’était notre famille. On ne pouvait hélas pas en changer.