“My body is a battleground”

(en hommage à Barbara Kruger)

Le processus commence par l'intérieur
Au coeur même de la transformation, la haine - essentielle, inévitable, à l'état brut
Un noyau concentré prend racine
Juste une question de temps : qu'il prenne possession des lieux, s'installe, rayonne à partir de cet épicentre.
Première étape achevée : le principe énergétique est posé, le fonctionnement garanti.

Deuxième étape : L'ARMURE
RÈGLE DE BASE : la chétivité éventuelle d'un corps plongé dans un environnement hostile résiste peu de temps.
Le délai est inversement proportionnel à l'intensité de l'agression subie.
Cris, injustice, oppression constituent donc un environnement efficacement formateur.

Première transformation : le regard. Le vider, l'entraîner, l'afuter. Qu'il devienne tranchant, glaçant.

Douleur et haine abreuvent l'intensité de la pupille.

Ensuite, face au miroir le corps est apparu trop frêle, offert.
Alors les mâchoires se sont tendues, contractées peu à peu ... lentement pour que tout le visage s'habitue à cette tension croissante.
Les dents se sont serrées et le sourire s'est fané.
Un corps de plumes lesté à force de tensions, de cris et de coups non exprimés, ravalés.

Le résultat : une réussite !

un visage de marbre
des membres durs comme l'acier
les bras : des potences raides et stériles
les jambes : insensibles, mécaniques
le dos : un corset de béton armé

La mise en mouvement de cet assemblage mortifère se fait par une démarche lourde et saccadée qui laisse peu de place au hasard, circonvolutions ou arabesques.

Froideur, obstination

Une agressivité formelle à l'état brut : entretenue, choyée, attachante. Le mariage esthétique du Bauhaus et de l'androïde.
C'est beau une machine!
C'est beau un muscle longuement travaillé par une haine foncière et sans appel.
Longtemps j'ai crû en elle : fière, souveraine, indestructible.
Un phare dans le brouillard de mes angoisses, la certitude d'être en vie, de me débattre, de surnager.

Mais l'instinct de protection devient autodestruction hors du contexte de guérilla familiale.

J'ai découvert ma solitude. Entendu enfin l'écho métallique de mes plaintes qui s'entrechoquaient dans le vide de ma souffrance. Regardé la sécheresse de mon corps.

J'ai rêvé de légèreté.

J'ai rêvé d'abandon, d'oubli et d'insouciance en place de ce corps plombé.Les larmes m'ont brûlé les joues. Leur sel a entamé l'écorce et doucement j'ai déposé les armes.

La démarche heurtée est restée.
La tenue de combat toujours arborée.

Le chemin est long, chaotique et aléatoire.

Le sevrage est douloureux, la dépendance si tristement acquise.
On ne goûte pas impunément à la saveur aigre-douce de la violence, à la vengeance glaciale et planifiée - dix coups rendus pour un reçu! Un principe de vie attrayant.
Une étincelle et les réflexes parasites te remettent sur le qui-vive, les muscles se crispent. Les mouvements retrouvent leur brutalité regrettée, les gestes s'accélèrent et percutent irrémmédiablement tout obstacle à portée de poing! pied! nez!

Nostalgie de l'illusion d'invulnérabilité, d'un corps destructeur et d'une prison de chair rassurante et intangible.
Prescience du danger de l'ouverture au monde. Peur de cette confiance à placer en l'autre, cet éternel inconnu.

Comment sortir indemne de ce désapprentissage?
Comment survivre à la perte d'un idéal de combat à tout prix, de lutte à chaque instant.
Quel sens dorénavant?

Simplement, peut-être,

obstinément

Renoncer jour après jour un peu plus au pouvoir à tout prix pour gagner le repos, le sourire.
La paix.

2004