Asphyxie

J’AI PEUR DU VIDE…
DES MOTS! DES MOTS ! Je veux des mots pour remplir ce silence.

Vous ne l’entendez pas vous, ce silence qui nous perce les tympans ?

DES TONNES DE MOTS.
DES CRIS. DES HURLEMENTS. DES SONS. DU BRUIT.
Le vide de la campagne flamande. A perte de vue.

Le silence assourdissant
qui oppresse les maisons isolées
qui monte des champs de betterave alentours
qui renvoie chaque cellule familiale à elle même
qui l’engonce dans sa propre circularité – son absurde circularité – son impasse ; la famille est une impasse.
qui la mure dans ses névroses intrinsèques, inéluctables.
qui m’étouffe, moi enfant, otage de ce village muet – ce village mortifère – ce village dépressif.

Les toits étouffent les cris. Ma maison est une cocotte-minute mais la soupape est coincée.
Jusqu’à quand tiendrons-nous ? cette question m’obsède quotidiennement.

Je veux du béton avec plein de gens dedans. De la promiscuité.
Du bruit ! Du bruit !
De la vie à ne plus savoir qu’en faire. Même s’il y en a trop. Même si ça déborde. Même si ça finit par exploser, s’entrechoquer.
Tout plutôt que ce silence, ce vide. Cette vie sous vide comme des petits pois en sachet.
J’ai passé une enfance de petit pois en sachet.

Je veux la ville.
Je préfère sa violence avouée à la fausse tranquillité de la campagne, à l’hypocrisie de ces villages dortoirs grandis pour des anciens citadins en mal de verdure et de cliché bucolique; ces employés des classes moyennes en mal d’accession à la propriété.

Leur maison à eux.
Leur jardin à eux
Les dimanche où le temps se fige
Leur barbecue
Leur havre de paix, de monotonie et de morosité.
Leur tondeuse
Je hais le chant rugueux de la tondeuse qui me renvoie à mon enfermement passé, subi et abhorré.

L’ennui rural.
L’impression que la vraie vie est ailleurs. Qu’il y a d’autres vies sinon « J’me tire une balle tout de suite ! »
L’eldorado urbain. Partir, partir, partir…

Je veux des trains. des métros. des périph’.
Je veux du mouvement.
Je veux de la frénésie même si c’est une pantomime.
Je veux de l’activité, un agenda rempli, pas une minute de répit… pour oublier.
NE PAS PENSER. Oublier toute cette comédie, cette inutilité.
Oublier qu’ j’ vais mourir. Ce grand vide.
Je veux de la confusion. de la désorganisation. de l’étourdissement.
Pour oublier la finitude. MA finitude.

Mais on échappe difficilement au silence quand le vide résonne en vous. Même au sein de la foule.
J’entends ce son creux, cet écho. Le son du manque, sa marque, son appréhension ou… parfois, son attraction.
L’envie de ne plus manger. L’appel létal du rien. Ce flirt avec le vide comme pour conjurer la peur. Un défi.
Ces heures pénibles à fixer une assiette remplie pendant que ma mère attend que je la vide.

Puis quelques années plus tard, de nouveau, la peur.
Manger. Manger. Manger beaucoup. En public surtout. Garder une consistance, de L’IMPORTANCE, une place.
Une orgie alimentaire avec témoin certifié. Une occupation de l’espace. Une performance, au sens artistique du terme.
Regardez ! J’existe ! Je vis ! Je mange !
J’essaie de combler mes manques et je vous emmerde !

Le fil conducteur de cette errance interne, de cette déambulation désespérée ce fut MA haine.
La haine c’est très pratique.
Malléable. Ça s’adapte à toutes les situations. Transposable à merci quel que soit le lieu, la personne, le contexte.
La genèse : la haine des géniteurs. C’est le départ quasi-incontournable. Sans cette donnée, peu de chance de parvenir à un volume de remplissage suffisant.
Elle fut d’abord mon bouclier puis peu à peu ma contenance. J’ai alors commencé à perdre – à me perdre - au moment même où je croyais me renforcer. Une liberté illusoire, une faille.

Quand ma colère a empiété sur le peu d’humanité qu’il me restait, quand elle est devenue mon identité, j’ai senti que je me condamnais.
Autodestruction. Un chemin tout tracé – droit dans le mur !
Alors je me suis mise à désherber – décaper en rebroussant chemin.
J’arrache les bourgeons, les excroissances, les racines. Doucement. Anxieusement.
Quand parfois je me retrouve sans haine ni colère il ne me reste que ce vide… familier.
L’extrême tension de cette béance me redevient vite insoutenable. La peur apparaît. La peur des autres. La certitude de leur hostilité, de leur dangerosité comme à une lointaine époque j’avais la certitude de mon invulnérabilité.

La question demeure.
Que faire de tout cet espace ? Qu’y mettre ?

De l’amour me suggère t’on obstinément, du pardon.

Il me manque encore le courage. Le courage de renoncer pour de bon aux vieilles chimères que je trimballe encore au bout d’une laisse bien lâche à présent. Larguer la corde.
Le courage de renoncer à l’environnement familier de ces regards grimaçants, de cette vindicte persistante, de cette rancune sans concession.

Ouvrir la main et elles s’envoleront.

Juste… OUVRIR. S’OUVRIR.

2004