Vous aussi soyez heureux !

( Installation : photographie imprimée sur toile tendue 220cm x 190 cm et panneau peint
Photographies : 2 tirages argentiques noir et blanc 200cm x 127cm et 200cm x 100cm et un tirage numérique couleurs 200cm x 94cm)

Définie en termes d'Entreprise, la famille, institution sous contrôle, est une petite unité produisant, par un moyen artisanal, (on n'en connaît pas d'autre pour le moment), non pas des enfants, mais un certain modèle d'humain, propre à assurer, comme exploité en général, et comme exploiteur pour quelques exemplaires sélectionnés, la continuité et l'expansion de l'Affaire.
La fonction des parents, en termes d'Entreprise, est d'élaborer, à partir du matériau brut enfant, le modèle domestiqué, conforme à la demande.
Et statistiquement, ils le font. La preuve : l'Entreprise continue de marcher. S'ils n'exécutaient pas la commande sociale, le truc se casserait la gueule aussi sec. En une génération.
Ils le font, parce qu'ils ont déjà été eux-mêmes traités, par des parents qui l'étaient également, par leurs parents, traités. C'est une longue Histoire, une chaîne sans fin.
Naturellement, ils ne ressentent pas les choses ainsi. Car ils ont été traités à les ressentir autrement : comme leur « tendre devoir ». Ils éduquent, forment, contrôlent leurs enfants, par amour et pour leur bien (« C'est pour ton bien »), et leur protection. Ils désirent généralement leur bonheur, et sont persuadés de le faire en les intégrant dans la société, qu'ils ne mettent pas en question, et dont ils sont les outils inconscients. Ils ne savent pas que l'éducation est politique. Ils croient que c'est une affaire privée.

Christiane Rochefort, Les Enfants d'abord, Grasset, 1976.

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Avec ce projet, je voulais parler de l'entité familiale à partir, d'une part, de ma propre expérience et d'autre part en me positionnant par rapport à un discours dominant depuis longtemps.

Lors de périodes de forte insécurité sociale comme actuellement, les gens ont tendance à se replier sur des valeurs qui les rassurent, qui leur semblent intemporelles. La famille en est une. La structure familiale peut donner l'illusion d'une permanence, d'une possibilité de contrôle absolu. Face aux agressions extérieures ou aux doutes personnels, identitaires, aux difficultés de se définir, de se projeter, la famille semble le terrain de jeu idéal pour compenser les frustrations potentielles inombrables nées des tensions à l'oeuvre dans notre société.

Ma première affirmation est d'abord de lier indéniablement la famille à l'environnement social. Elle n'est pas un havre de paix préservé de tous les rapports de force qui s'exercent en dehors. Il y a interaction constante entre cet “intérieur” et cet “extérieur” dans un sens comme dans l'autre. Les deux se nourissent l'un et l'autre. Cela peut sembler évident pour certain-e-s mais je tiens à faire remarquer que tous les discours politiques de gauche et surtout de droite (évidemment) présentent la famille comme cellule protectrice face à la violence de la société comme ils disent (ceci, dans leur langage, excluant la dite cellule familiale). Cela aboutit par exemple à pénaliser les enfants qui resteraient trop tard dehors et instaurer des couvre feux, comme si la famille, où l'Etat veut absolument parquer les enfants, était un lieu forcément sain et sans danger. Cela devrait nous permettre de comprendre qu'en réalité le but de ces dites dispositions n'est évidemment pas la protection de l'enfant (comme on peut parfois l'entendre) mais plutôt la canalisation, la mise sous silence de l'expression de son éventuelle souffrance. Comme si la gestion de son bien-être était une affaire privée laissée à l'appréciation plus ou moins altruiste de son ou ses parent-s.

Il va de soi que les rapports de domination et d'oppression à l'oeuvre à l'extérieur sont aussi à l'intérieur. J'irai plus loin puisque selon moi ces rapports d'oppression sont plus présents à l'intérieur. Pour plusieurs raisons : premièrement cet “intérieur” est par définition un espace clos, où les liens tissés (même s'ils sont fondés sur la violence) sont des liens affectifs où se mêlent devoir, culpabilité, don… Cela a pour conséquence le secret qui recouvre les violences dans la sphère familiale, c'est à dire la difficulté pour les instances de contrôle judiciaire ou social de savoir; la mauvaise volonté de certains personnels de ces instances de passer cette barrière, l'opinion communément répandue que tout ce qui se passe dans cet intérieur est d'ordre privé et enfin l'extrême difficulté des membres violentés de la famille de se faire entendre, comprendre, écouter et même de s'envisager comme victime. Un des combats féministes a été de dire le privé est politique ! Et ceci n'est toujours pas acquis.

La famille suit communément un modèle d'organisation patriarcale (tout comme la société dans son ensemble). L'homme détient le plus souvent le pouvoir financier, le pouvoir de décision et le pouvoir d'imposer ces dites décisions si besoin est par la force. Il règne. Son pouvoir n'est pas contesté ou encore trop peu. Si on commence à parler un peu plus de violences conjugales ou de maltraitance aux enfants et à s'en indigner, combien de ces mêmes personnes qui se disent scandalisées seraient prêtes à faire le lien entre cet aboutissement et la construction inhérente de la famille autour du père (ou en son absence, de la mère). Si je rencontre quelqu'un dans la rue, que je suis en désaccord avec lui et que je finis par le frapper, je risque d'être poursuivi par la loi et il sera communément accepté que je suis allée trop loin. Si mon enfant me désobéit et que je le frappe (dans la limite du “raisonnable” qu'il semble difficile de définir selon les critères communément admis) personne ne pensera à me menacer de poursuites. Pourquoi cette violence là est-elle justifiée? Là débute l'abus d'autorité, là naît la tolérance à la maltraitance. L'enfant est un être qui a donc le droit d'être frappé pour “apprendre” puisque c'est l'argument répété à l'envie.

On peut faire le parallèle avec la notion de viol. Si une femme se fait violer par un inconnu, dans la rue, malgré les difficultés pour porter plainte, il semblera normal à la majorité des gens qu'elle le fasse (si on évacue les réactions sexistes liées à la pseudo-culpabilité de la femme violée quand elle est vêtue légèrement). Si elle se fait violer par son mari dans la sphère confinée du couple, alors là les opinions divergent. Cela ne serait plus un viol. Comme si être mariée ou vivre en concubinage, c'était céder son corps à l'autre. Comme si cela impliquait le renoncement à la liberté, à la libre jouissance de son propre corps, comme une aliénation fondamentale et totale. Comme si la famille était une zone de non-droit (pour reprendre une expression médiatisée et dévoyée). La famille est dans les faits très souvent une zone de non-droit c'est à dire (pour redonner le sens juste à ces mots) : un espace où les droits fondamentaux de l'individu-e sont niés.

Il était important pour moi de travailler sur ce sujet parce que je viens d'une de ces familles pathétiquement “dysfonctionnelles”, où la violence psychologique, verbale et physique était un moyen de communication, de gestion, de pression et de contrôle. mais, en dehors de mon cas particulier, je pense que cette violence est potentiellement présente dans toute structure familiale traditionnelle, entre autres parce que ce type d'organisation est fondée sur l'exclusivité et la possessivité et que ces tendances au repli sont d'autre part encouragées par d'autres structures sociales.

Pour les photos, j'ai rapidement décidé d'opter pour le tryptique parce que cela accentuait le côté oppressant du huis-clos familial et me permettait d'exprimer mon ressenti vis-à-vis de mes parents.
Initialement la photo centrale qui représente l'enfant devait être être la photographie d'une petite fille que je voulais faire poser. Cela a vite posé des problèmes quant à l'utilisation de l'image d'une enfant à qui le sens profond de ce que je voulais dire aurait échappé et par conséquent cela aboutissait à son instrumentalisation. J'ai donc décidé d'utiliser ma propre image en codant de façon flagrante les détails liés à l'enfance. Je m'impliquais ainsi par ma propre représentation pour la première fois dans un de mes projets et j'en suis finalement contente. Cela a d'autant plus de sens que c'est de ma propre histoire que part ce projet et que cette expérience de la violence familiale est sûrement quelque chose qui a le plus marqué ma façon d'envisager mon rapport aux autres.
Le traitement photographique des deux tirages noir et blanc résulte du grattage de l'émulsion photographique à même le plan-film. Ce geste de destruction me semblait important par rapport à ce que je voulais montrer et exprimer dans les relations d'oppression entre les trois personnages.

L'autre partie du projet constituée du panneau avec le dispositif des têtes trouées est une idée qui m'est venue après. Je voulais faire un lien plus flagrant entre ce que je dénonce comme fonctionnement interne et l'injonction sociale présente dans la société : dans le discours politique, dans le discours commun des gens ou dans l'imagerie publicitaire. C'était aussi faire participer physiquement les visiteurs de l'expo et les interpeller sur la propagande du bonheur qu'on nous vend, et sur le modèle social qu'on nous assène. Enfin, je pensais que ça amènerait un côté un peu plus amusant, 2ème degré. En voyant les photos du dispositif prises lors du vernissage de l'exposition, je trouve que cec côté comique est quand même assez tempéré par un aspect inquiétant dû au mélange des rôles qui ne me déplaît finalement pas.