Harlem '98

(tirages argentiques noir et blanc 40cm x 60 cm)

Il y a encore quelques rues vous étiez à “Upper West Side” ou “Upper East Side”, les quartiers friqués de Manhattan. Vous marchez “Uptown” et, en très peu de temps, les façades se délabrent, les rues se salissent et les peaux s'assombrissent.
Les extrêmes se côtoient sans se rencontrer : “Welcome to Harlem !”

Ruines, bâtiments abandonnés, maisons murées, voitures de police en patrouille, vieux graffitis en l'honneur d'anciens leaders noirs, parfois quelques signes de revendication mais peu et qui datent.

Le régime d'apartheid qui existait jusque dans les années 60 est terminé mais le racisme prospère insidieusement derrière le miroir aux alouettes qu'est la bourgeoisie noire américaine. Aux Etats-Unis, il y a plus de jeunes nois dans les prisons que dans les universités et la peine de mort touche en grande priorité des noirs pauvres.

A Harlem les souvenirs et traces des luttes passées s'effacent jour après jour. Que reste t-il? Qu'est ce qu'un droit sans son application?

Ici, les murs parlent mieux que tout de la condition des noirs américains.

voir les photos

En 1997, j'ai décidé de partir à New-York. j'ai pris un vol pour le mois de novembre sans retour fixe. Je ne savais pas combien de temps j'y resterais. Je ne savais pas si je reviendrais.

New-York c'était un vieux rêve. Pour moi ça évoquait tous les photographes américains mythiques, les peintres, les musées, la culture hip-hop, la musique noire américaine qui avait bercé mon enfance et mon adolescence (soul et funk essentiellement). C'était aussi le cinéma, la littérature.
Bref, c'était pour moi la ville du foisonnement culturel dans tous les domaines.
Je m'intéressais aussi beaucoup à l'histoire des noirs américains : l'esclavage, la ségrégation, les révoltes.
J'ai donc débarqué un jour de novembre à Brooklyn (près de Flatbush) chez l'amie de la soeur d'une amie. J'y suis restée trois mois finalement.

Qu'est-ce-que j'ai fait pendant tout ce temps?

Je suis restée uniquement à New-York. Je n'ai pas mis un pied hors de la ville en trois mois. Je l'ai parcourue du Nord au Sud, d'Est en Ouest : en métro, en bus, à pied. J'ai usé mes semelles et ce que j'ai vu m'a fascinée malgré les difficultés, malgré la dureté, malgré les agressions de cette ville. J'avais l'impression d'être dans une cocotte-minute. Tous les jours la misère et la détresse que je rencontrais m'effrayaient, me déprimaient. Mais l'énergie incroyable qui y régnait me transportait en même temps. j'ai parlé aux gens que je rencontrais, j'ai beaucoup écouté, beaucoup vu. J'ai visité plusieurs fois tous les musées qui m'intéressaient, j'ai pu voir les oeuvres d'artistes qui me fascinaient et que je n'avais jamais vues qu'en reproduction dans les magazines.
J'ai rencontré un homme exceptionnel, un rasta haïtien, Kush. Ensemble nous écoutions de la musique, il m'a fait découvrir tous les petits disquaires qui en valaient la peine. Nous parlions politique, rapports de domination, racisme, lutte, issues, avenir, espoirs ou désillusions.

Très vite Harlem m'a attirée : sa renommée, son histoire, l'épicentre de la culture noire à une certaine époque à New-York. J'y suis allée timidement au début, puis de plus en plus souvent. Les mains nues au départ puis avec mon appareil photo. J'y ai découvert le Schomburg Center : centre de recherche et de documentation sur les cutures noires. Là j'ai passé des journées entières à lire, découvrir l'histoire des noirs américains, leurs luttes, l'état de leur communauté au passé comme au présent. J'ai visionné des cassettes d'époque sur les Black Panthers, sur Malcolm X, ses discours, son charisme, sa force. J'ai découvert des auteur-es, des livres, des chercheur-e-s, des poètes. Lors de mes lectures dans la bibliothèque je passais de la colère à l'admiration, de l'émerveillement au découragement.
Puis je me suis baladée de plus en plus souvent dans le quartier jusqu'à m'y sentir assez à l'aise pour photographier. Et j'ai commencé. Avec appréhension d'abord, puis peu à peu avec plus de calme, de sérénité. J'ai parlé à certaines personnes que je photographiais, certaines m'ont raconté leur vie, leurs galères surtout.

Photographier dans des endroits qu'on ne connaît pas est difficile. Photographier l'Autre est difficile. Et cette difficulté est évidemment encore plus pesante quand vous êtes dans une société où cet Autre est dominé par ceux que vous “représentez”. Une blanche qui photographiait des noirs à Harlem, ce pouvait être un affront, une agression, une violence. Je ne me fais pas d'illusion et je sais très bien que je ne pouvais pas me fondre dans l'environnement. Mais j'ai juste tenté de respecter les gens que mon objectif croisait, d'anticiper quand je sentais que ma photo pouvait être mal acceptée. J'ai parlé, expliqué.

Je me souviens très bien d'une des premières fois où j'ai sorti mon appareil photo. J'étais dans la rue et un mec très grand, très costaud — il devait faire près de 2 mètres — m'a vue. Il s'est approché de moi et m'a dit en s'allongeant sur l'immense capot de la grosse voiture près de laquelle j'étais : «OK, tu sais ce que tu vas faire : tu vas me prendre en photo sur cette caisse et tu me donneras 2 dollars». Je lui ai répondu que je voulais bien le prendre en photo mais que je ne lui donnerais pas d'argent. Ce que je pouvais faire c'était lui envoyer la photo s'il le voulait. Il a insisté. J'ai dit non. Alors il s'est levé brusquement, s'est approché de moi, m'a soulevée comme une plume et m'a donnée un gros bisou sur le front. J'ai senti son haleine avinée. Il m'a reposée et est parti en me disant au revoir. Cela s'est passé très vite. Après je me suis dit que comme il venait de me donner sa bénédiction, je n'avais plus qu'à photographier au hasard de mes excursions, me lancer. Et c'était parti.

Ensuite, j'ai essayé en étant là-bas, de mettre sur pied un projet avec des jeunes de Harlem qui auraient photographié leur quartier et nous aurions pu confronter leur vision et la mienne. J'ai démarché des dizaines de structures associatives, me suis fait jeter de certaines, ai été confrontée à un manque horrifiant de moyens de leur part. J'ai cru qu'il aurait été possible de mettre quelque chose en place à titre bénévole mais le moindre achat de matériel était impossible. Tout était compliqué, coincé, sans perspective. J'ai découvert la misère dans laquelle travaillent les maisons de quartier (j'utilise le terme français mais les financements n'ont rien à voir avec ce qu'il y a ici).

J'ai donc baissé les bras et j'ai abandonné le projet. J'ai continué à photographier et suis rentrée en février 1998 car les conditions économiques, sociales et de logement à New-York me semblaient insurmontables. Le peu d'aide sociale apportée en France par le gouvernement aux pauvres n'existant même pas, je trouvais extrêmement difficile de continuer à être un témoin passif de la descente aux enfers permanente des pauvres à New-York et je ne voyais pas comment j'aurais pu trouver moi même une place économiquement viable dans cette ville avec un système aussi individualiste.

Cette ville me fascine toujours autant et j'aimerai y retourner pour essayer d'y monter quelque chose. Un jour, peut-être…

Ce texte (écrit il y a quelques années) est toujours d'actualité concernant le racisme aux Etats-Unis et ce n'est pas l'élection de Barack Obama qui pourra eme faire changer d'avis. J'en veux pour preuve, entre autres, ce qui est arrivé le 1er janvier 2009 dans le métro d'Oaklandd (Californie) où un jeune noir a été abattu par un agent de la police du métro à bout portant alors qu'il était menotté et à terre. Jusqu'à présent il n'y a eu aucune prise de parole officielle d'Obama à ma connaissance sur cette affaire si révélatrice. Voir l'article sur Afrik.com.