…à l'étalage

(Bannière composée de 9 photographies noir et blanc et couleurs accompagnées de témoignages des voleurs. Taille : 55 cm x 370 cm.)

Tout s’achète.
Tout se vend.
Tout se vole.

Le vol n’est que le corollaire du système capitaliste dans lequel tout a une valeur marchande.
Le capitalisme ayant instauré la propriété en valeur centrale de l'organisation sociale, le vol peut-il remettre en question la légitimité de cette même propriété?

voir les photos

J'ai réalisé ce projet en 2004.
Il a une longue histoire car il devait être présenté au Tri Postal (lieu très tendance qui accueille des expositions et des soirées très branchées) dans le cadre de Lille 2004 mais tout ne s'est pas déroulé comme prévu.

Tout d'abord concernant le fond du projet, tout est parti de la notion d'interstice, de pointillés. Ca peut paraître flou et avoir peu de rapport mais je voulais mettre en relation une continuité systémique et des mini-ruptures. Les mini ruptures de la ligne en pointillés.

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Ces espaces vides m'intéressent parce qu'ils représentent la suspension. La suspension du trait, la suspension de la ligne, de la continuité. Là où les choses peuvent arriver. Ce sont des petites failles, des petits riens parfois qui semblent sans importance mais qui peuvent aboutir à autre chose. C'est un moment de réflexion : savoir si on continue tout droit ou si on bifurque, si on change de direction, si on tourne. Et tourner (au sens étymologique du terme) c'est faire une révolution, qu'elle soit petite ou grande, c'est un événement parce qu'elle est changement.
Cette suspension du trait c'est le vide dans les pointillés. Dans la photographie (qui est en deux dimensions) une des possibilités pour symboliser ce changement de direction était de passer de l'horizontalité à la verticalité. Visuellement, ça donnait donc ce schéma là :

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Chaque trait vertical rompant la ligne voulue droite par le système.

Qu'est ce qui peut éventuellement remettre en question cette ligne?
Qu'est ce qui peut être visé? Quels sont les principes de base de notre société capitaliste?

J'ai voulu évoquer la propriété privée parce que c'est un des piliers du système. Le vol menace cette même propriété privée et les sociétés capitalistes l'ont suffisamment compris en pénalisant cet acte. Mon idée directrice était donc de partir d'une petite échelle, le vol accessible à tout le monde. J'ai donc recueilli quelques témoignages de personnes qui avaient déjà volé et leur ai demandé comment cela s'était-il passé et s'ils pensaient que le vol pouvait devenir subversif, remettre la société en cause.

J'ai ensuite assemblé les différents éléments : à l'horizontal des photos “volées” avec un appareil compact dans les supermarchés : tirages aux couleurs saturées. Chaque photo couleur est suivie verticalement par la photo d'un des voleurs qui témoignent. Il pose anonymement avec l'objet qu'il a volé : tirages noir et blanc avec la date et le lieu du vol en légende. Dans les espaces laissés vacants se trouvent les témoignages des personnes sur le vol et comment elles l'envisagent.

Ce projet devait être présenté dans le cadre d'une des expos collectives de Lille 2004, capitale européenne de la culture.
Il y a eu des imprévus. Vous trouverez ci-dessous le texte qui retrace cette aventure (…et ce qui s'en est suivi) et que j'avais publié à l'époque sur le site Indymédia de Lille sous le titre : “Lille 2004, la censure et le Prince charmant”

Je voulais faire une série pour continuer sur le même principe de la suspension, de la faille, entre autres avec les symboles de la République mais je n'ai jamais pris le temps de continuer.

Lille 2004, la censure et le prince charmant

Souvenez-vous, en 2004 à Lille c’était : « Lille 2004, capitale européenne de la culture ».
Vous savez, la culture, la liberté de créer, de s’exprimer hors de toute contingence matérielle, de tout impératif économique, l’expression de tous et toutes, l’égalité de chacun devant l’art, le libre accès, la gratuité, la création sans limite, sans censure …. enfin, à peu près disons.
Je voulais donc vous narrer une petite histoire de Lille 2004 que je voulais publier sur ce site il y a déjà longtemps. J’ai hésité, vu le temps qui s’est écoulé depuis les faits mais finalement, cette petite histoire a une morale plutôt atemporelle, donc allons-y !
Une jeune photographe du coin que nous nommerons B. qui ne croyait pas trop aux histoires de Lille 2004 (ça lui rappelait un peu les histoires de prince charmant qui ne servent qu’à rendre les jeunes filles sages et pas contradictoires sauf que là, les jeunes filles c’est les artistes : si t’es sage et que tu dis pas trop de conneries il y a un beau Lille 2004 qui viendra te chercher sur un magnifique cheval blanc pour t'emmener vers les hautes sphères de la célébrité artistique) continuait de créer toute seule dans son coin depuis le début de l’année comme elle le fait depuis quelques années. En septembre, une personne qu’elle connaît, membre d’une association culturelle, lui propose d’intégrer un projet pluridisciplinaire (comme tous les projets à la mode, n’est ce pas) d’occupation du Tri postal (haut lieu auto-proclamé de l’art contemporain branchouille et tendance) pour 5 jours. Le thème de l’occupation : consommation et gratuité.
Le lieu lui semble assez puant mais le thème l’intéresse fortement. Il se trouve qu’elle vient de terminer un projet photographique sur le vol dans les supermarchés et quoi de plus approprié à « consommation et gratuité » que le vol dans les supermarchés. Cette occupation doit s’appeler : « anti-hype(r) ». Elle trouve le nom intéressant, hésite : c’est un peu compromettant de flirter avec un lieu subventionné à mort par les bons soldats du gros capital mais étant donné le thème elle se dit qu’elle pourrait peut être en profiter pour titiller un peu ces cultureux lillois partisans du mécénat privé.
Elle prévient le président de l’asso que son projet risque d’être refusé vu son contenu. L’objet qui doit être exposé est une « banderole » de 370 cm de long sur 55cm de haut qui alterne des photos couleurs prises clandestinement dans les rayons de quelques supermarchés locaux et des portraits de voleurs anonymes en noir et blanc qui tiennent dans leurs mains l’objet du larcin (on ne voit que leur buste). Sous cet objet est inscrit en gros caractères la date et le nom du magasin où le vol a été effectué. Sous la banderole se trouve un petit texte de chaque personne qui a posé et qui explique les circonstances du vol, sa raison, son opinion sur le vol, et sa portée politique ou non. Le titre est « A l’étalage ».
L’interlocuteur est intéressé et explique que de toute façon il doit présenter un projet écrit et expliquera de quoi il s’agit. La photographe ne se fait pas d’illusion quant au futur refus.
Deuxième étape : le président de l’asso téléphone à B. pour lui dire que le projet a été accepté. Celle-ci est très surprise mais bon, voilà, le projet est lancé.
Troisième étape : quelques semaines avant l’occupation du lieu le président de l’asso avertit B. que le nom prévu a été modifié à la demande pressante des responsables du Tri postal car jugé trop subversif : il passe de « anti-hype(r) « à « Gaieté market ». Effectivement cela devient déjà nettement moins intéressant. La photographe commence déjà à regretter son choix.
Quatrième étape : Le moment de l’exposition arrive. Les œuvres doivent être accrochées le mardi et le Tri postal ouvre au public à partir du mercredi jusqu’à la fin de la semaine dans le cadre de l’expo AVL La vie est belle (enfin il paraît … je me retiens pour dire ce que je pense de cette expo puisque ce n’est pas le sujet de cet article). L’accrochage du tirage se fait sans problème le matin. L’après-midi, B. reçoit un coup de fil d’un ami qui lui apprend qu’il a vu que son tirage était recouvert d’un grand papier kraft. Il n’est alors pas très compliqué de comprendre pourquoi. Le soir le président de l’asso l’appelle pour lui apprendre qu’il y a un problème avec sa banderole et que les responsables du Tri postal aimeraient la voir le lendemain matin.
Cinquième étape : la photographe est reçue le mercredi dans les profondeurs d’Euralille (un choix on ne peut plus significatif), par un sous fifre obséquieux de Lille 2004 (un certain Julien) et à priori la responsable du Tri postal ou de Lille 2004 (les titres exacts s’emmêlent dans la tête de cette jeune artiste éloignée des considérations hiérarchiques propres aux institutions culturelles – nous dirons Mme C. puisque le prénom précis a été oublié). Précisons que sur le chemin entre le point de rendez vous et les bureaux de Lille 2004, Julien a expliqué avec force conviction à B. que Lille2004 est un monde merveilleux où la liberté d’expression est totale, où le foisonnement créatif est incessant, où l’artiste est roi et que c’est une aventure fantastique (à ce moment B. trouve la conversation et la situation assez cocasses, comiques, voire absurdes).
La réunion commence entre les 3 personnes. Le sous-fifre ne dira quasiment plus rien tout au long de la réunion. Madame C se met à expliquer que le projet photographique présenté est certes intéressant mais qu’il soulève quelques problèmes dont le fait qu’un des articles est présenté comme ayant été volé à Carrefour, principal sponsor du Tri postal.
Tiens donc … quel hasard malencontreux.
Elle part dans des considérations personnelles et à rallonge sur les difficultés de son travail, sur le fait qu’il y a eu un précédent dans l’année avec un problème avec Carrefour (déjà) et que cela avait été atroce pour elle qui s’était retrouvée entre l’artiste et la chaîne de supermarchés, qui n’en dormait plus, qui avait dû gérer cette terrible crise et qu’elle n’était pas prête à repasser par là. (Gasp ! Voici donc à quoi tiennent les choix des œuvres présentées). La pauvre responsable… le tableau était touchant.
Elle précise que s’il n’y avait pas eu Carrefour cité les choses auraient été différentes, etc, etc (à voir…). En effet, suite au fameux précédent qui a semble t-il transformé sa vie privée à l’époque en enfer (sic), un accord tacite a été passé avec Carrefour précisant que l’entreprise ne peut désormais être citée dans le cadre de Lille 2004 que si une image positive en est donnée. Ben oui, souvenez-vous : avec Carrefour, je positive (bien sûr). En gros, on demande aux artistes de faire la prochaine campagne de pub de ses supermarchés et en échange ils auront le privilège de pouvoir montrer leurs petites aquarelles paysagères ou des photos de sexe en érection, parce que ça ça ne fait pas chuter les ventes.
Bon, il est donc finalement proposé à l’artiste d’exposer autre chose, ben oui, quelque chose de plus gentil, moins polémique … Mme C s’est apparemment renseignée et a eu vent d’un précédent projet de B. sur des corps de femme. En réalité le projet parle des violences faites aux femmes. L’artiste refuse : un projet de cet ordre dans une expo sur la consommation, ça fait un peu louche les femmes elles se consomment, ou quoi ? De toute façon il est bon que Mme Lille2004 et consorts se retrouvent face à leurs responsabilités et leurs contradictions. Mme C s’évertue à chercher, à trouver un projet qui serait bien gentil, mignon, adéquat en quelque sorte. Mais ce serait bien trop facile. L’artiste jubile, il faut l’avouer. Mme C est très mal à l’aise, gênée, pas trop heureuse de devoir jouer les « gardiennes du nouvel ordre libéral version je censure. L’artiste compatit, explique qu’elle comprend, qu’il est si difficile d’être face à ses contradictions, de se rendre compte du peu de liberté dont on dispose quand les sponsors sont des grosses entreprises privées, que capitalisme et liberté d’expression sont antinomiques …etc. Mme C nie : « non,non ce n’est pas ça du tout, tout va bien, vous tombez mal, c’est le mauvais moment, le précédent vous savez …etc ». Oui, oui je sais vous êtes tenue à un devoir de réserve… bla,bla,bla…
A mourir de rire.
Finalement les meilleures choses ont une fin et devant le manque de coopération de l’artiste, il est décidé que la banderole doit être décrochée le jour même. Mme C n’omet surtout pas de préciser avant qu’elle ne parte rapidement (les obligations professionnelles, vous comprenez …) : « il va de soit, n’est ce pas que ce n’est pas de la censure ? » ce qui provoque un rappel bref mais clair de l’artiste sur la définition de la notion de « censure » qui semble assez appropriée dans le cas présent : une commande passée, un projet écrit et accepté, un accrochage et une demande de décrochage pour des raisons économico-politiques. Tout y est !
Conclusion : l’œuvre est décrochée le jour même par la photographe, sous le regard dubitatif de quelques visiteurs qui déambulent oisivement dans le Tri postal.
Fin de l’histoire ? Et non !
Sixième étape : quelques amies de B., membres du collectif Racaille (Rencontres Autogérées du Cinéma Artisanal et Insoumis à Lille) lui proposent de présenter « A l’étalage » lors d’une de leur soirée à l’Univers.
Suite à la soirée, une idée est lancée d’organiser un collage sauvage de reproductions des photos qui composent la banderole pour que les gens puissent voir le projet et soient également au courant de la censure exercée.
Septième et dernière étape : le collage est finalement organisée le 9 janvier 2005 avec un petit groupe de motivé-es et une camionnette : 6 personnes dont un guetteur, un vidéaste (pour garder des traces…) et des colleurs et colleuses. Départ : vers minuit.
L’ensemble des A3 collés comprend : des photocopies des photos qui composent « A l’étalage », une explication des raisons de la censure par Lille 2004 et un article paru dans CQFD de novembre sur les pratiques illégales de Carrefour en terme de gestion du personnel et de harcèlement moral. Cinq endroits sont choisis : rue Jules Guesde, rue Colbrant (ceux où on peut encore voir les derniers lambeaux de l’œuvre), rue d’Alger (près du Zem théâtre) où la « Propreté de Lille » a sévi au karcher dès le petit matin suivant (c’est un scandale !!!), rue de Fontenoy à Moulins et une perpendiculaire à la rue du Molinel où les affiches ont dû tenir à peu près 5 mn maximum malgré la ténacité et la persévérance du colleur. Le revêtement tout carrelé semble en cause et on soupçonne les nouveaux types de matière anti tags et anti collage. Les affiches se sont donc toutes lamentablement écroulées les unes après les autres sur le trottoir.
A cette narration détaillée et peut être trop longue (y en a qui sont toujours là à m’écouter ???) sont jointes quelques photos extraites de l’œuvre censurée et du collage.
Et vive Lille 2005 débarrassée des parasites de la culture qui ont sévi en 2004 (du moins officiellement, on ne se fait pas d’illusions, certains auraient été vus en des lieux publics et branchés très fréquentés on murmure même qu’ils en hanteraient les instances dirigeantes, ce qu’on n’ose évidemment pas croire)…

CONTRE LA SUBVENTION DE L’ART PAR LE MECENAT PRIVE.
POUR L’EXPRESSION DE CHACUN ET CHACUNE DANS LA VILLE. LES MURS SONT A NOUS !

Ah, au fait, la morale de l’histoire :
il ne faut jamais croire au prince charmant !