Mouvement et contrainte

(23 tirages argentiques noir et blanc de 50cm x 50cm à 115cm x 106cm. Tirages barytés tendus à même le mur avec du kraft gommé.)

La danse c'est le mouvement et du mouvement naît le changement, aussi imperceptible soit-il : changement de place, changement de rythme, changement d'espace, d'amplitude, de posture, changement de point de vue, changement d'aspect, d'attitude, de centre de gravité, de direction...

La danse a à voir avec la contrainte comme le changement a à voir avec la contrainte.

Plier son corps, le faire parler, cela s'apprend, cela peut coûter.
Mon corps est par essence contraignant : trop grand, trop gros, trop maigre, trop raide, trop petit, trop lent.
Toucher ses limites, essayer de les dépasser, en accepter certaines, en surmonter ou en contourner d'autres et transformer ses faiblesses en force. Ce qui apparaît comme une faiblesse ne l'est que d'un point de vue : se décentrer pour reprendre corps, pour habiter mieux en soi. Passer du regard normatif au regard personnel.

La danse est un face-à-face avec soi-même avant de l'être avec les autres et la contrainte est inhérente au dialogue que l'on mène avec son propre corps.

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Ce travail est né d'un projet de la Maison de l'Art et de la Communication de Sallaumines. J'avais rencontré là-bas le responsable du secteur Arts plastiques pour lui présenter ce que je faisais. Il m'avait expliqué qu'ils étaient en train de préparer une résidence pour artistes sur le thème du corps. Ce n'était alors pas très précis mais il était prévu qu'il me recontacte. Le temps a passé et n'ayant pas de nouvelle je l'ai rappelé. Finalement le projet avait été reporté mais était toujours prévu. J'ai donc été choisie pour en faire partie.

Le thème choisi était très large : “Corps, danse et mouvement” donc je pouvais l'interpréter à ma manière.
La Maison de l'Art et de la Communication abrite beaucoup de choses : une salle de spectacle avec une programmation diversifiée mais assez pointue en danse contemporaine, une bibliothèque, une école de musique, une salle d'exposition, des cours d'arts plastique et surtout une école de danse avec des cours de danse surtout classique et jazz, et hip-hop de façon plus marginale. Tous les âges y sont représentés et l'ambiance y est à la fois studieuse, professionnelle et détendue. La consigne était de choisir au moins un cours en particulier et de travailler avec le groupe de danseuses et leur enseignante pour arriver à travailler sur le thème imposé. Je voulais que ce soit intéressant pour moi et pour les danseuses, pas qu'elles me servent uniquement comme support, comme modèle où elles n'auraient pas de marge de manoeuvre. Les cours sont organisées à la fois par âge et par niveau et j'ai choisi de travailler avec deux groupes : le premier plutôt composée de jeunes collégiennes encore assez inexpérimentées et le deuxième avec des filles un peu plus âgées (fin de collège - lycée) et qui avaient un rapport à la danse un peu plus réfléchi. L'enseignante était la même : Carole Dignoire.

Une donnée importante dans le déroulement de ce projet fut la présence motivée, motivante et incontournable de la directrice de l'école : Gaby qui m'a énormément facilité les choses. Elle s'est investie totalement dans le projet et n'a pas compté ses heures pour pouvoir m'accueillir dans de bonnes conditions.
L'enseignante, Carole, a également été formidable et nous avons pu travailler totalement ensemble et partager nos compétences complémentaires. Elle a aussi été très motivée par le projet.

J'ai voulu travailler sur la notion de contrainte. Le corps est une donnée très présente dans mon travail et je suis passionnée par la danse qui est pour moi à la croisée de beaucoup d'arts.

J'aime la danse parce qu'elle est corps et esprit, langage et émotion.Le langage du corps est un langage visuel. J'écris avec mon corps et je peux tout exprimer.
J'aime la danse parce qu'elle peut mener à la liberté : au-delà des codes qu'elle crée, le corps s'engouffre dans les brèches pour créer son propre vocabulaire. Encore une histoire de contrainte : celle de la technique et son nécessaire affranchissement. C'est une prise de possession : habiter sa danse, vivre sa danse.
Enfin j'aime la danse parce qu'elle est politique dans le sens où elle est mouvement, création, réaction.

L'âge des danseuses était pour moi une donnée importante. Adolescentes, elles sont à un moment où le rapport au corps est en constante évolution, où il peut être problématique et en tout cas où la notion de contrainte est souvent au centre de leur vie, que ce soit la contrainte physique ou symbolique, la contrainte de l'Autre ou de la société tout comme la contrainte intérieure du corps ou celle qu'on s'impose. La danse est liée à la contrainte : on ne trouve pas facilement et instinctivement la place qu'il faut, le geste qu'il faut, le rythme, la façon d'exprimer ce qu'on veut. Cela nécessite du travail et ce travail, même si certains chorégraphes ont pu remettre en question certains diktats à la base de la danse classique, est difficile, exigeant et va parfois contre son corps. Le résultat peut sembler naturel, mais il est avant tout le résultat de ce travail.

A ce premier aspect, s'ajoutait la notion de contrainte sociale. Comment réagir?
La contrainte est intrinsèque à toute vie sociale et elle fait changer. Elle exige un choix, un positionnement, une acceptation ou un refus.
La contrainte extérieure se gère aussi. Le mouvement est nécessaire, le changement est nécessaire et l'apprentissage de la lutte est nécessaire. Le changement provoque souvent la réticence : réticence d'aller vers autre chose, ce qui n'est pas nous, l'ailleurs, ce qui ne nous est pas connu, ce qui nous est difficile car inhabituel et le corps est le premier à dire non.

Les rapports de domination dans la société nous pousse à réfléchir à la contrainte : si on les nie ils nous contrôlent.

Que ce soit par l'affrontement, l'esquive ou l'inertie, réagir c'est résister. Et c'est cette résistance que je voulais mettre en image aussi parce qu'elle est au centre de mon système de pensée.

Concrètement, mon travail avec les élèves a d'abors commencé par une logue phase d'observation. je suis venue à plusieurs reprises assister aux cours. Ensuite j'ai commencé à prendre quelques photographies mais sans modifier en quoi que ce soit le déroulement des cours et sans prendre de place. Des repérages en quelque sorte.
Après avoir discuté avec Carole sur la manière de faire, j'ai peu à peu proposé des exercices, des consignes avec des musique précises que j'avais sélectionnées. Ces exercices visaient d'abord à permettre aux danseuses à travailler leur expression corporelle sur des situations de contrainte, de réfléchir aux moyens physiques de réagir à une contrainte. Comment peser sur l'Autre, comment se laisser aller ou résister ? Comment esquiver un coup, une pression ? Que faire avec le corps de l'autre, avec l'opposition ? Comment bouger si le corps est entravé ?
Le travail était un peu déroutant pour elles au début, surtout les plus jeunes. Mais peu à peu elles se sont détendues. Nous avons appris à nous connaître un peu. J'ai appris à savoir de quoi elles étaient capables, à ne pas trop leur imposer ce que je voulais, à les laisser libre de leur corps malgré la contrainte de la consigne. Elles ont appris à exprimer des choses plus personnelles, à sortir un peu des exercices techniques imposés. Je pense que cela leur a plu, d'après l'investissement dont elles ont fait preuve et ce qu'elles m'en ont dit. Nous avons passé de longues heures de travail ensemble en dehors des cours pour les séances de prises de vue plus spécifiquement avec une installation de lumière précise et adaptée et elles n'ont pas compté leur temps.

Après est arrivé le temps des tirages puisqu'il y avait une exposition à la clé. J'ai fait les tirages dans un temps très, très limité mais le résultat correspond à ce que je voulais. Des tirages contrastés où la ligne du corps est plus importante que les détails, des fonds blancs grillés et des noirs intenses. Un travail par moment sur le flou et le mouvement et à d'autres moments sur la matière avec des interventions chimiques sur quelques tirages. Surtout ne pas faire trop beau, trop propre. A d'autres moments en arriver à des corps informes, agglutinés, comme s'ils étaient difficilement maîtrisables.

Cette expérience aura été fantastique et m'a beaucoup apportée. J'ai passé des moments exaltants là-bas et rencontré des gens passionnés qui m'ont permis de créer en toute liberté. Le seul point négatif aura été l'accueil et l'indifférence de la part du responsable du lieu et du chargé de mission en arts plastiques (pourtant à la base du projet) qui ne se sont absolument pas sentis concernés par toute cette histoire et dont je n'aurai eu finalement aucun avis (critique ou pas) sur ce que j'ai présenté. A se demander s'ils avaient un avis. Je n'ai d'ailleurs jamais reçu le dvd de présentation du projet dans son ensemble qui devait m'être envoyé et ne saurai jamais s'il a même été réalisé un jour. Ajouté à un manque total de considération quant au respect de l'intégrité de l'oeuvre et de l'artiste de la part du chargé de mission en arts plastique, cela aura été heureusement le seul aspect négatif de cete aventure.

Cette histoire sera bouclée lorsque fin 2008, la demande de Gaby pour qu'une partie des photographies soient accrochées de nouveau pour un événement particulier, se verra opposée une fin de non recevoir inconditionnelle par le responsable du lieu sans raison argumentée : mon sentiment était donc bien fondé.

En tout cas je fais une “spéciale dédicace” à Carole Dignoire et Gaby pour leur accueil et le travail qu'elles accomplissent à Sallaumines.