Annaba

(Impressions jet d'encre pigmentaire 20cm x 30cm)

Février 2005 : retour à Annaba, ville côtière de l'Est Algérien.
Un séjour de deux semaines pour retrouver un lieu où je suis allée pour la dernière fois en 1978 ou 79.

Ce retour a été une étape importante pour moi.
Au départ une volonté de faire des photos mais pour quoi faire?

Qu'est-ce-que je veux montrer?
Qu'est-ce-que je veux dire?

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J'ai vécu quelques années à Annaba en Algérie lorsque j'étais enfant. On avait proposé alors à mon père qui travaillait dans la sidérurgie à Dunkerque de partir travailler là-bas. C'était l'époque de l'industrialisation lourde en Algérie. Le pays se tournait vers le modèle soviétique et un gros complexe sidérurgique et pétrochimique se développait près d'Annaba à El Hajar. C'est là que mon père travaillait.

Mon père est resté là-bas plus longtemps que ma mère et moi qui sommes rentrées en France au bout de quelques années. Je me souviens de vacances d'été passées là-bas pour le rejoindre quand mon frère était encore très petit.

J'ai des souvenirs assez idylliques de l'Algérie. Nous étions préservés : un salaire bloqué en France et un salaire en dinar sur place pour les dépenses courantes. Un niveau de vie qui nous permettaient de vivre comme des privilégiés alors que la pauvreté des Algériens était une réalité quotidienne. Nous faisions partie des «coopérants», on dit «expatriés» maintenant je crois : des néo-colons en fait. Je n'ai jamais entendu mes parents se poser des questions sur leur présence en Algérie ou sur les privilèges dont ils bénéficiaient. C'est quand même bien pratique la bonne conscience inébranlable de la supériorité occidentale.

Le regard critique que j'ai sur cette situation ne date pas de l'époque évidemment. Non je n'étais pas encore contre la domination occidentale à 6 ans. Mais quand on prend conscience peu à peu des rapports de domination dans la société on pense inévitablement à ce qu'on a subi mais aussi à ce qu'on a pu faire subir.
Je me souviens aussi de propos de mon père entre deux séjours en Algérie, se plaignant de la paresse des Algériens, de leur incapacité à travailler dur. Mon père n'était pourtant pas quelqu'un qui tenait habituellement des propos racistes mais il en faut peu pour que le bon fond raciste français revienne à la surface.
Quant à ma mère je me souviens qu'elle avait peur des Algériens qui étaient dans l'ascenseur de la tour où nous vivions quand il tombait en panne. Je me souviens du terme méprisant qu'elle utilisait pour désigner les femmes algériennes : les fatma.

L'expérience du néo-colonialisme c'est se retrouver confronté à l'Autre sans y avoir réfléchi. C'est endosser du jour au lendemain un statut de privilégié économique et social qui n'est pas le sien dans son pays d'origine (en tout cas pour mes parents) et c'est se retrouver forcément du côté du pouvoir et de l'oppression des autochtones puisque le régime en question permet de se retrouver dans cette situation de privilégié et de gagner beaucoup d'argent, ce qui n'est pas du tout possible en France. C'est donc accepter une situation politique contre tous les principes qui sont les siens dans son pays d'origine (mon père était socialiste).

Tout cet argent permettra ainsi à mes parents, à leur retour en France et après un passage en région parisienne, d'acheter une maison dans la campagne flamande avec un bon apport, eux qui n'avaient pas de biens. C'est ça l'ascension sociale à la sauce française : quelques années aux colonies et on peut accéder au bonheur du petit propriétaire.

J'ai toujours été attirée par la culture, la politique et l'histoire algériennes. Mes souvenirs n'étaient que des bribes et depuis longtemps je voulais me confronter au pays d'une autre manière. Cela m'obsédait depuis des années. En 2005 je suis passée devant l'agence de voyages qui est dans mon quartier et je suis rentrée demander le prix d'un aller-retour. Ce n'était pas cher. J'ai réfléchi une soirée et le lendemain je suis allée acheter le billet.

Quand ma mère a appris que je partais en Algérie elle m'a demandé pourquoi je faisais cela. Elle ne voyait pas du tout l'intérêt de ce voyage et m'a prise pour une folle (comme mon frère d'ailleurs). Ensuite il y a eu la phase : c'est dangereux! Elle m'envoyait des extraits du site du Ministère des Affaires Etrangères où on recommandait aux touristes de ne pas aller dans le pays parce que c'était dangereux. Puis enfin elle a exprimé des angoisses qui lui remontaient de ses années passées là-bas. Elle m'a dit qu'elle avait sans cesse peur, ce qu'elle n'avait jamais dit. Au début la version familiale présentait l'Algérie comme les années heureuses de la famille. Ensuite, la version maternelle qui a suivi était plutôt : «Je n'aurais jamais dû quitter le travail que j'avais pour rejoindre ton père là-bas comme ça j'aurais pu rester indépendante et le quitter quand ça n'allait plus» (elle n'a jamais retravaillé à son retour en France). Mais cette peur qu'elle exprimait à ce moment-là, je ne l'avais jamais entendue. La peur de ceux qui savent que leur position de privilégié est usurpée. La peur typique du colon. Ca me permettait de comprendre aussi certaines choses et son racisme, qui s'exprimait plus facilement que celui de mon père, après, en France.

Je ne sais pas si c'est lié à ce que m'avait peut-être transmis inconsciemment ma mère, mais j'était intimement persuadé que je ne reviendrais pas vivante d'Algérie quand je suis partie. Comme c'était complètement absurde, je me suis dit que j'allais peut-être avoir un accident d'avion. Je suis pourtant arrivée à bon port. J'ai mis cette angoisse de côté mais lors du voyage retour elle est revenue et j'ai de la même façon pensé que l'avion se crasherait. Je suis pourtant revenue entière.

Je suis restée à l'hôtel pour les deux semaines et je me suis baladée dans la ville et les alentours. J'ai rencontré Nacer, un étudiant en théâtre. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble. Il m'amenait dans les endroits dont je me souvenais. Je suis allée voir la tour où nous avions vécu à une époque. Nous sommes montés dans les étages et la dame qui habitait maintenant là où nous étions. Elle m'a invitée ce jour là à visiter puis je suis retournée à plusieurs reprises manger chez elle avec sa famille et rencontrer ses filles, étudiantes. Son mari travaillait à El Hajar.

J'ai photographié un peu mais tout était trop chargé de choses contradictoires, je n'arrivais pas à savoir ce que je voulais dire, ce que je voulais faire là. J'ai donc sélectionné quelques photos en vrac pour ce site mais ce n'est pas à proprement parler un projet en tant que tel. On dira : des repérages. J'aimerais essayer de retourner rapidement en Algérie pour y faire quelque chose, mais ça me semble assez confus.