A corps tirés

( projection multimédia : prises de vues couleurs, textes, voix off - 5mn)

Un jour j’ai découvert que nous avions perdu avant : sûrement ce mois intra-utérin où mon sexe est venu, et les mains, les yeux ; tout cet appareillage obscur de la domination…

Que la première union contrainte avait scellé la distance.
Que la force est une malédiction.

Le corps que je désirais souffrait depuis longtemps.
La voix de nos discordantes unions sifflait, monotone.
Nos yeux prirent l’habitude de l’envie de mourir qui se lisait très loin, tout juste après l’amour.
Et nos coeurs s’éloignèrent, héritiers de l’Histoire.

De la sombre saga de celles que l’on soumet, aux plaisirs des autres.

Une lutte perdue, presque d’avance.
Petit à petit, seulement après, j’appris que leur corps à toutes se devrait d’être une arme…Et que mon désarroi n’y pourrait presque rien

PM

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[animation flash lourde : 3 Mo, réservée aux connections adsl!]

J'ai passé plusieurs années à travailler sur ce projet qui me hantait déjà depuis un moment. Je l'ai terminé en 2003 mais il est le fruit de plusieurs années de réflexion, de doutes, d'avancées et de remises en question.
Comment parler des violences faites aux femmes? Comment parler de ma propre histoire ? De l'histoire de toutes les autres? Comment créer une unité? Comment évoquer cette violence que chaque femme a connue, qu'elle le reconnaisse ou non, qu'elle l'avoue ou non, qu'elle en soit consciente ou non.
Etre femme dans nos sociétés patriarcales c'est être dominée, c'est voir son propre corps tranformé en objet : objet de désirs, objet d'agression, objet de fantasmes, objet de harcèlement, objet de dégoût, objet de mépris. C'est subir les regards, les représentations, les attouchements, les coups… C'est risquer les blessures, la mort, le viol (ces risques étant d'ailleurs beaucoup plus élevés dans l'espace privé).

Quand j'ai commencé à prendre toutes ces photos, je ne savais pas où j'allais. Je voulais parler du corps et j'ai commencé à photographier mes amies proches puis peu à peu des amies d'amies ou des femmes que je ne connaissais pas et qui avaient vu une petite annonce. Toutes ont été formidables. J'ai vécu des moments très forts en studio et je leur serai à jamais reconnaissante de l'implication dont elles ont fait preuve, de leur courage, de ce qu'elles m'ont donné. Poser nue n'est pas facile et j'apprécie à sa juste valeur leur geste, leur aide, leur collaboration. Sans elles, rien n'aurait été possible.

Je me suis retrouvée avec un nombre incalculable de diapositives couleurs. Ma toute première idée était d'en faire une projection diapo classique avec un projecteur traditionnel. Très vite je me suis dit qu'il y aurait du son, que ce serait des voix de femmes. J'ai décidé que j'intégrerais tout ça à un logiciel qui gérerait l'ensemble.
Mais ces images comment les faire parler? Comment retranscrire en partie la colère, la souffrance que je voulais exprimer? J'ai commencé à triturer l'émulsion. Je créais et c'était un exutoire : représenter ces agressions, ces mutilations, ces violences c'était aussi les sortir de moi, c'était cathartique. Plus d'une année à me consacrer à cela à mes moments perdus, lors d'un exil pour raisons professionnelles (pendant ma très brève carrière d'enseignante) à Marseille où je ne pouvais plus faire de tirages, de nouveaux projets parce que je n'avais ni le matériel ni le temps. Des heures à gratter, coudre, perforer, crayonner, peindre, griffer, enduire d'acide, encrasser pour arriver à un résultat qui pourrait exprimer la violence qui était en moi. Des dizaines de diapo jetées à chaque fois : le crayon qui dérape, la lacération de trop, la mauvaise décision, la mauvaise couleur, la résistance du matériau surestimée… Une excitation sans borne à chaque fois que j'avais l'impression que là c'était bon, c'était ça que je voulais! Puis enfin le tri : sans concession, extrême. Epurer, élaguer, ne pas se répéter, garder l'essentiel, juste l'essentiel. Ne pas se diluer, ne pas affaiblir l'ensemble par excès d'images, redondances.

J'ai écrit les textes qui apparaissent sous forme de panneau à l'intérieur du diaporama spécialement pour le projet. Par contre les textes audio faisaient partie d'écrits que je griffonne par moments. Ils étaient indépendants et je les ai remodelés pour les faire correspondre au rythme, et qu'ils aient un lien avec l'image. Une première version audio avec la voix d'une amie avait été créée puis j'ai finalement refait les prises de voix avec plusieurs personnes. Le texte audio est à la première personne du singulier, c'est l'expression d'une souffrance, c'est une plainte, une accusation. Le texte qui apparaît à l'écran est à la troisième personne du singulier et ce sont des souvenirs personnels, des réminiscences. Je voulais faire le lien entre mon histoire et celle de toutes les autres femmes. Pour moi le “je” + le “elle” c'était “nous”. Le “nous” c'est une communauté de condition. Et de cette communauté de condition peuvent naître des aspirations, des revendications communes et enfin une lutte.