Joël-Peter Witkin

Quand j'ai commencé à faire de la photographie je suis rapidement tombée sur le travail de Joël-Peter Witkin, qui m'a vraiment fascinée. Son oeuvre faisait éclater les limites de la photographie et avait tant à voir avec la peinture et ses codes. Ce qui m'a attirée c'était le travail sur la matière, sur les techniques de développement et de tirage. Comment travailler l'émulsion ? Il crée une oeuvre âpre, non lisse dans le fond comme dans la forme. C'est violent et ça évoque les peintres et photographes qui l'ont inspiré.
Il passe des heures à préparer les mises en scènes, et encore plus à gratter les négatifs et finaliser les tirages. Il tire en série très limitée. Le processus en lui même le rapproche aussi de la peinture. Mais la violence est aussi dans ce qu'il représente. Il utilise des cadavres pour créer des natures mortes et recrute des modèles hermaphrodites, amputés ou atteints de malformations par petites annonces. On peut trouver ici une longue interview où il parle de certaines de ses photographies, de son lien avec ses modèles et de ce qu'il veut exprimer par ses images. Je dois dire que tout ce qui relève dans son discours des notions religieuses telles que le rachat, la crucifixion ou la sainteté ne me touchent pas. Ce qu'il peut raconter ou montrer me met mal à l'aise parfois tout comme le fait d'utiliser les cadavres des morgues du Mexique. Mais en même temps son travail me fascine parce qu'il traîte de la mort, de la souffrance et de cet autre qui ne nous semble plus humain mais qui l'est pourtant.
Il y a une citation de Witkin qui résume beaucoup de choses : Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n'y a qu'une chose à faire : dépasser leurs attentes.

Man with dogPoussin in hellStill Life with mirror

Paul Graham

Paul Graham est britannique mais vit et travaille désormais aux Etats-Unis. Ce qui l'a fait connaître c'est son projet Beyond Caring sur les bureaux de sécurité sociale en Grande Bretagne à l'époque de Thatcher où la dégradation du système de protection sociale était criante. Il plantait alors le décor pour une photographie documentaire, sociale et politique.
Je voulais présenter plus précisément la série American Night qu'il a produite entre 1998 et 2002. Les photos sont prises aux Etats-Unis et sont de trois types : des photographies d'espaces de relégation : parkings, bas-côtés, casses automonimes et une personne seule qui se déplace à pied. Généralement cette personne est noire. L'ensemble de la photo est difficile à déchiffrer parce qu'elle est noyée dans une brume blanchâtre assez dense, comme un voile. Ca donne une impression de sourdité, d'atmosphère atone et oppressante. S'intercalent des photographies extrêmement contrastées de grandes maisons pavillonnaires luxueuses sous un soleil éclatant. Personne en vue mais souvent une superbe voiture garée devant et pas un brin de gazon plus haut que l'autre. Enfin s'ajoutent quelques photos très sombres en couleur de noirs dans les rues de quartiers pauvres : handicapés, aveugles, personnes à la dérive, passants. Les photographies les plus nombreuses sont celles qui apartiennent au premier type. Les photographies de maisons et des passants s'intercalent juste par moments.
Graham nous parle de la réalité sociale des Etats-Unis : ségrégation raciale, sociale et spatiale.
Il nous parle aussi du regard et de la façon d'appréhender l'autre, l'inégalité. En préface et conclusion du livre se trouvent deux extraits très signifiants : un extrait de Moby Dick de Melville et un autre de l'Aveuglement de José Saramago. Ils sont imprimés en blanc crème sur le fonc blanc de la page. Il faut se forcer pour déchiffrer, tout comme il faut regarder attentivement les premières photos pour réussir à voir ce qu'il y a derrière la brume. Dans Moby Dick attention est mise sur le fait que le regard ne peut sélectioner quoi que ce soit quand on regarde en pleine lumière. Il englobe, sans trier tout ce qui se présente dans son champ de vision. Voir est alors un acte involontaire. Pour regarder un objet précis il faut obscurcir ce qui l'entoure et donc exclure les autres. Dans L'Aveuglement est évoqué le cas d'un patient qui consulte un ophtalmologiste parce qu'il est devenu aveugle. Il ne voit plus qu'un épais lait blanchâtre qui s'accroche à ses yeux. Le roman raconte une épidémie qui se propage dans tout le pays : les gens deviennent subitement aveugles et sont mis en quarantaine où ils tombent dans un état primaire.
Je trouve ce travail d'une beauté et d'une profondeur incroyables. A chaque fois que je feuillette ce livre, j'y trouve d'autres choses. Le dernier travail de Paul Graham s'appelle A Shimmer of possibility et se situe aux Etats-Unis également. Le projet est inspiré par Les nouvelles de Chekhov. J'ai juste vu quelques images mais ça a l'air super intéressant encore une fois.
Pour voir l'ensemble de ses travaux, c'est ici. Et une page sur Crown Gallery sur ses deux derniers projets et enfin chez Steidl, son éditeur, la présentation de ses ouvrages édités chez eux, avec un aperçu et des photographies.

Man waiting at bus stop, Detroit, 2001New house in desert, California, 2000Man with no shirt crossing the road, New York, 1998

Mohamed Bourouissa

Mohamed Bourouissa est un des photographes contemporains dont le travail m'interpelle le plus, bien que je n'ai vu ses photographies que sur internet ou dans quelques revues d'art. Je n'ai pas encore eu la chance de pouvoir voir une de ses expositions.
Il est né en Algérie en 1978 et est arrivé en France à l'âge de 5 ans. Il a grandi en banlieue parisienne. Ces premières caractéristiques en font déjà une exception dans le milieu artistique français. Il a obtenu le diplôme de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris en 2006. Il a commencé par le dessin et la peinture et s'est tourné vers la photographie en découvrant l'oeuvre de Jamel Shabazz, photographe américain. Le lien entre leur travail est d'ailleurs intéressant. Jamel Shabazz est noir américain et a grandi à Brooklyn. Il a commencé à photographier les habitants de ce quartier à partir de la fin des années 70 : il documente le début de la culture hip-hop et la fin de l'ère des gangs. Il prend les photos dans la rue et son ambition est de montrer la culture des rues de New-York : la mode, la musique, les attitudes, les ghetto-blasters… tout un univers qui faisait partie de la contre-culture américaine. On peut dresser un parallèle avec l'univers des banlieues populaires et des cités françaises qui sont le sujet de Mohamed Bourouissa dans Périphériques, et ce d'autant plus que celui-ci avait aussi comme ambition de laisser une trace de sa génération (avec son premier travail sur les jeunes de Chatelet-Les Halles).
C'est un euphémisme que de dire que les banlieues populaires françaises sont l'objet d'un traitement méprisant et leur imagerie occupe généralement uniquement les reportages des journaux télévisés. Ces lieux ne sont quasiment pas traité par l'art (à quelques exceptions près) autrement que dans les paysages abandonnés ou les friches commerciales et zones industrielles, ce qui en fait des lieux non habités alors que le discours médiatique dominant, lui, ne s'attache qu'aux habitants et généralement aux jeunes hommes noirs et arabes.

Avec Mohamed Bourouissa on quitte l'univers documentaire bien que ses photographies sont très ancrées dans le réel et le contemporain. L'un n'empêche pas l'autre. Chaque photographie a été précédée d'une grande recherche formelle, d'une mise en scène, de croquis préparatoires. La dimension plastique est importante. Ainsi il cite Jeff Wall ou Philip-Lorca di Corcia comme référence. Fréquemment également, il revisite des grands tableaux classiques : La Liberté guidant le peuple de Delacroix pour La République ou Le Lion déchirant le corps d'un arabe de Delacroix également pour La Butte. La notion du pouvoir est toujours présente, la tension est palpable et remarquablement construite. Les titres souvent très simples et pointant un aspect de la photographie qu'on ne voyait pas comme principal, La Butte, Le Carré rouge ou La Main, permettent de faire retomber la tension en déplaçant le regard. Ainsi, ils accentuent la lecture plastique de la photo. Les rapports humains qu'on essaie de lire dans ces brefs instants sont ambigus. C'est aussi en ça que ce travail est politique : amener de la complexité et de la subtilité là où les medias ne nous montrent majoritairement que violence brute, grossière et rapports humains caricaturaux. Ici les images sont ouvertes, le questionnement subsiste et les interprétations sont nombreuses. Ces interprétations ne peuvent d'ailleurs pas complètement évacuer les clichés véhiculés habituellement et notre lecture semble biaisée au premier regard, ce qui finalement nous interpelle d'autant plus sur la fonction de l'image. Le résultat, en plus d'aboutir à une oeuvre plastique riche et subtile, est de réussir à faire des cités françaises et de ses jeunes habitants des sujets artistiques complexes et non plus des personnages de faits divers stéréotypés.

On peut lire une interview très courte de Mohamed Bourouissa et voir une partie des photographies de Périphériques en assez grand format pour le web. Une autre interview plus complète est disponible sur le site d'Afrique in visu.

La République La Main L'Impasse