Quand j'étais au lycée j'étais assez peu attirée par les cours d'histoire, j'avais l'impression que ce n'était que des pages à apprendre sans réfléchir et que les sujets traîtés étaient toujours les mêmes. Après mes deux années de fac d'anglais et mon année à Berlin j'ai eu alors le besoin de me tourner vers des études plus généralistes et qui pouvaient me permettre d'aborder des questions plus politiques. J'ai opté pour la fac d'histoire et ce fut une rencontre magique. Beaucoup d'enseignants de l'unversité de Lille III m'ont fascinée et les liens qu'ils tissaient avec d'autres disciplines des sciences humaines, les analyses systémiques de certains phénomènes historiques ou les explications érudites sur tel ou tel micro événement simple en apparence m'ont apprise à réfléchir différemment, à problématiser et à adorer écouter les historiens et historiennes. Je pense que c'est l'histoire qui m'a apprise à réfléchir et à être critique, ce fut comme un éveil intellectuel. Je ne suis pourtant pas allée très loin puisque je me suis arrêtée après la licence. Je ne me sentais pas prête à travailler sur des archives et le travail de recherche demandait trop de rigueur et d'abnégation pour moi. Peut-être serais-je allée un peu plus loin si j'avais fait des études de sociologie mais je ne le regrette absolument pas et à l'époque de toute façon je ne savais même pas ce qu'était la sociologie.

J'ai gardé de ce fait un attrait très fort pour les sciences humaines et plus particulièrement pour certains domaines de recherche. Je m'intéresse beaucoup à l'histoire du Rwanda et du génocide de 1994, l'histoire de l'Algérie (ceci étant aussi lié à mes liens au pays). J'ai été longtemps fascinée par le XVIème siècle en Europe et les guerres de religion, le protestantisme, l'iconoclasme. Je dois dire que ça fait longtemps que j'ai un peu laissé tomber ces questions par contre. Ce qui m'a souvent désolé par contre c'était le côté européano-centré des thématiques abordées à l'université mais peut-être les choses ont-elles maintenant changé. J'ai quelques doutes…

Le projet photographique sur lequel je suis en train de travailler est un projet à long terme. Il est en lien direct avec mon goût pour l'histoire. Mon point de départ est que l’histoire coloniale n’est ni transmise, ni abordée officiellement dans la société française. Elle est même occultée, ce qui a des conséquences importantes sur le discours et la vision politiques actuelles sans que cela ne soit forcément visible au prime abord. Tout se passe comme si les restes de cette histoire agissaient en sous-main, sans qu’on puisse s’en saisir sereinement. J’ai donc décidé d’investir ce champs par le biais des massacres coloniaux perpétrés par la France. Les massacres coloniaux sont le point aveugle de la mémoire française, le tabou ultime concernant son histoire coloniale. Un livre qui m'a marqué sur ce sujet est le livre d'Yves Benot, Massacres coloniaux 1944-1950 publié aux éditions de la découverte en 1994 et 2001. Yves Benot était un historien spécialiste de l'histoire coloniale et de l'esclavage. Il était fils de Juifs roumains immigrés en France et exterminés à Auschwitz et a fait partie de la résistance. Il est mort en 2005. Dans Massacres coloniaux il démontre que les massacres et la torture sont au fondement même de la colonisation.

Le but de mon projet photographique est d’aborder l’histoire et la trace de ces massacres au sein de la société française. A chaque fois le point de départ se situera dans le pays anciennement colonisé pour y rechercher et en ramener une trace photographique (les lieux de massacres) et audio (des témoignages de personnes ayant le statut d'indigène à l'époque). Je veux confronter les traces là-bas à ce qu’il en reste ou pas ici, dans la société française. L’objectif n’est pas de traiter du rapports des habitants des anciennes colonies à l’histoire de leur pays, démarche qui ne me semblerait pas légitime de mener étant donnée ma position. Je m’inscris dans la société française et parle de là où je suis effectivement : au sein d’un pays, ancienne puissance coloniale, qui a à affronter son histoire et les conséquences de sa présence et de ses actes dans ces pays qu’elle a occupés.

J'ai commencé par les massacres de Sétif et Guelma (en Algérie) et de leur région qui commencent le 8 mai 45. Je continuerai par les massacres au Cameroun de 1955 à 1970 dans la région de Bafoussam. Enfin, je tenais également à prendre un événement plus récent et surtout qui s’est produit dans un territoire d’Outre-Mer pour montrer que les rapports coloniaux dépassent aussi ce qui est compris dans la définition stricto sensu de la colonie. J’ai donc choisi le massacre de 1967 en Guadeloupe. J'ai commencé par l'Algérie en octobre dernier et je recherche actuellement des financements pour pouvoir réaliser les deux prochaines étapes au Cameroun et en Guadeloupe.

L'autre partie concernant les traces de la société française sera sous la forme de vidéos et a priori d'interviews brèves de personnes prises au hasard dans la rue. Je suis encore en recherche pour savoir le dispositif, les questions que j'utiliserai. A suivre…

Une association intéressante et qui fait un travail nécessaire : le CVUH, Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire. L'association est née en 2005 à l'initiative de Gérard Noiriel, Michèle Riot-Sarcey et Nicolas Offenstadt, chercheur-e-s en histoire. Leurs deux domaines de réflexion et d'action sont l'enseignement de l'histoire et les usages de l'histoire dans l'espace public pour résister aux tentatives d'instrumentalisation du passé et sur ce point c'est clair, y'a du boulot!!