Pourquoi la photographie ?

Tout d’abord, j’utilise la photographie comme moyen d’expression artistique privilégié parce que j’ai besoin d’avoir un lien très fort avec le réel, mon environnement.

Ensuite j’aime la photographie car c’est un médium populaire et que j’aime pouvoir me dire qu’il est accessible à tous et toutes.

J'ai vu mon père prendre des photos dès mon plus jeune âge avec un vieux 6x6 et malgré ma difficulté à accepter les liens qu'il peut y avoir entre lui et moi je dois dire que cela a éveillé mon intérêt. Son frère avait été photographe dans l'armée française pendant la colonisation puis pendant les guerres d'indépendance et on nous parlait régulièrement de lui qui publiait des livres avec plein de soldats dedans. La photographie était donc une pratique présente autour de moi, même si je n'ai pas tenu à reprendre le flambeau des déambulations photographiques de mon père sur les marchés aux bestiaux des Flandres maritimes ou celui de la propagande patriotique et coloniale de mon oncle.

Quelle pratique?

Je pars de ce que je vois, de ma vision de la réalité et jamais de concepts que j’appliquerais à posteriori à ce qui m’entoure. Mes images sont un discours sur ce qui m’interroge, m’émeut, me révolte ou m’angoisse.
J’envisage l’art comme expression, comme cri, comme révolte.

J’ai découvert l’art visuel par la peinture au lycée grâce à un prof d’histoire géographie qui nous avait emmenés au Musée d’Orsay.
Quelques années plus tard j’ai commencé à voyager et j’ai passé beaucoup de temps dans les musées. J’ai un rapport très charnel avec les œuvres, j’ai besoin de les voir, les ressentir, échanger. J’ai défriché l’art de manière solitaire et aléatoire, au hasard de mes rencontres et de mes coups de foudre. Je suis originaire d’une famille où la culture se résumait à la télévision et à une ou deux sorties au cinéma par an. Mon arrivée à l’université fut une révélation. J’ai étudié l’anglais puis l’histoire avant de me tourner tardivement vers une production artistique personnelle. Je me suis inscrite au centre d'arts de Wazemmes à Lille, ai suivi des stages de formation technique, et ai beaucoup appris seule.

Un de mes premiers chocs lors de mes périples à l’étranger ce fut les tableaux de Francis Bacon et je pense que son oeuvre a marqué la mienne : la déformation, la douleur, le cri, la violence…
Par la suite j’ai découvert des artistes photographes passionnants ( Richard Avedon, Valérie Jouve, Arnulf Rainer, Paul Graham, Diane Arbus, Jemima Stehli, Sophie Ristelhuber…) et je me suis un peu éloignée de la peinture comme centre d’intérêt. J’ai quand même gardé dans ma démarche de création ce lien avec la matière.

Pour moi l’émulsion photographique a en effet un statut de matériau à part entière, ce n’est pas uniquement le procédé qui permettra à l’image d’apparaître. Je la triture, la torture, expérimente mais uniquement pour tisser un lien avec ce qui est représenté, ce que j’ai à dire, la réalité que je présente. J’ai été très marquée par Joël-Peter Witkin et les autres artistes qui travaillent sur les techniques alternatives de traitement photographique ou de tirages. Le cinéma expérimental m’attire également par son côté artisanal et la démarche empirique de sa création.

Mon premier gros travail fut en quelque sorte un clin d’oeil personnel à ceux qui m’ont marquée : Bacon, Witkin, Rainer, Munch… L’expressionnisme a toujours été un courant artistique qui m’a attirée aussi bien en peinture qu’au cinéma.

J’ai également une vision militante et politique de l’art que ce soit dans le fond ou dans la forme. Ce que je fais, ce que je dis doit avoir un lien avec la manière dont je le dis et les endroits où ce sera montré. Mes projets se construisent toujours autour d’une position politique forte (dans le sens global du terme). Je prends position et développe un discours de lutte grâce à mes images.

Je parle de moi et des autres, du lien entre les autres et moi. Je veux créer des liens avec ceux et celles qui verront ce que je fais. Je parle des rapports de force entre les gens, je parle de domination et de révolte, d’identité. Je crois au pouvoir de l’échange et je ne cesse de m’interroger sur la manière adéquate de rendre l’art accessible à tous et toutes, de sortir des espaces cloisonnés que sont les galeries et les musées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me tourne de plus en plus vers la projection et que j’essaie de collaborer à des projets pluridisciplinaires qui allient image et spectacle vivant.

Je ne cherche pas une position confortable, je veux une confrontation avec l’autre et avec ceux qui ne sont pas d’accord avec moi pour que naisse le dialogue. Je sais que je ne ferai pas changer fondamentalement les gens d’avis ou de façon de vivre mais mon objectif est de créer des réactions, des échanges.

J’aimerais réussir à bousculer les gens dans leurs certitudes — esthétiques ou politiques : vaste projet…