Histoire familiale et colonialisme

De par mon séjour en Algérie lorsque j'étais enfant j'ai toujours été amenée à réfléchir au colonialisme et aux différents systèmes mis en place par les anciennes nations coloniales (dont la France) pour que les rapports de domination symptomatiques des rapports coloniaux persistent. Il a été proposé à mon père, qui travaillait dans la sidérurgie à Dunkerque de partir en Algérie pour y travailler. Les années 70 sont l'époque où l'Algérie se tourne vers l'industrie lourde sur le modèle soviétique et la sidérurgie en fait partie. Mon père est donc devenu ce qu'on appelait à l'époque un «coopérant» (terme qui était réservé au départ aux appelés militaires qui effectuaient un service civil mais dont l'usage a été banalisé). Il était toujours employé par l'entreprise française, percevait un salaire en francs sur son compte français et un salaire en dinars pour les dépenses en Algérie : Bingo ! De quoi se constituer une petite cagnotte.
Le terme immigré était réservé par contre à ceux qui faisaient le chemin dans l'autre sens dans des conditions nettement moins favorables, c'est le moins qu'on puisse dire! En effet, ces quelques années auront permis à la famille d'acheter une maison avec un apport financier conséquent lors du retour en France. Les années passées en Algérie furent on ne peut plus préservées de tout souci économique. Enfin, un point important est le rapport hiérarchique forcément en faveur de mon père dans le cadre professionnel en Algérie, ce qui ne devait pas être vraiment le cas en France : un blanc qui arrive chez les indigènes pour leur donner des ordres, quoi de mieux pour nourrir un sentiment de supériorité raciale bien franchouillard? Certes mes parents n'étaient pas des colons au sens stricto sensu du terme puisque l'Algérie était indépendante depuis une décennie lorsqu'ils sont arrivés dans le pays mais il est évident que le rapport colonial pesait sur notre mode de vie : mes parents n'avaient aucun ami Algérien, ma mère parlait des «Fatma» avec mépris et craignait les Arabes, mon père trouvait les Algériens fainéants, et nos moyens économiques étaient sans commune mesure avec celui des Algériens. Pour des gens d'ascendance ouvrière en France, quelle merveilleuse ascension sociale !

D'autres personnes de ma famille sont aussi des indices de l'omniprésence de l'histoire coloniale dans la société française : un oncle qui est allé travailler également à plusieurs reprises en Algérie avec sa famille dans le bâtiment, au moins un ancien appelé à la guerre d'Algérie (j'ai des doutes sur certains autres mais c'est un fait : la guerre d'Algérie on n'en parle pas), un fils de militaire français qui a fait sa carrière principalement en Tunisie pendant la colonisation et surtout un oncle proche (frère de mon père) militaire de carrière, photographe et responsable de la propagande française surtout sur les champs de bataille coloniaux : l'Indochine et l'Algérie étant ses deux sujets de prédilection. Il en est encore à pester contre la trahison de De Gaulle et la perte de l'Algérie française. Ca nous donne quand même un beau panorama du colonialisme français ante- et post-independance. Y'avait de quoi réfléchir assurément !

Tout ça a nourri mon enfance et ce n'est que progressivement et assez tardivement que mon sens critique s'est exercé sur ces situations de domination coloniale qui sont devenues pour moi un sujet de réflexion essentiel.

Le génocide rwandais

Le génocide rwandais est un exemple flagrant de la persistance des rapports coloniaux. Je me souviens très bien des images diffusées dans les journaux télévisés en 1994. Je ne connaissais pas ce pays, je n'avais jamais entendu parler ni des Tutsis, ni des Hutus et ne comprenais pas grand chose à ce qui s'y passait : la télé nous donnait une fois de plus une lecture ethnique de l'événement. Je percevais évidemment l'implication de la France mais sans comprendre réellement. En avril 2000 je vais voir Rwanda 1994, un spectacle du Groupov (des belges) mis en scène par Jacques Decuvellerie avec, entre autres, Yolande Mukagasana, une rescapée du génocide. Le spectacle dure 5 heures avec deux entractes : témoignages, images d'époque des journaux télévisés, chants, théâtre… se succèdent et on comprend beaucoup, beaucoup de choses. J'en suis ressortie à la fois désespérée et résolue à en savoir plus : la construction ex-nihilo des ethnies au siècle dernier, les responsabilités françaises, les nombreux massacres précédents dès les années 50 qui annonçaient le génocide, le rôle de la radio rwandaise et des medias internationaux, le rôle de l'Eglise catholique, la colline de Bisesero, les responsabilités de l'ONU etc. Une interview de Jacques Delcuvellerie sur le spectacle en question est disponible sur l'excellent site Périphéries.

Où en est-on aujourd'hui? La recherche et les témoignages ont permis à des associations, des ONG, des chercheurs, des journalistes de faire avancer la vérité. Mais quelle en est la portée en France? La position officielle de la France est de nier toute implication et de faire croire que l'assassinat du président Habyarimana aurait été perpétré par des membres du FPR Tutsi et aurait provoqué le génocide donc selon leur logique le FPR serait responsable du génocide : essayer de détourner l'attention pour éviter les vraies questions sur l'implication de la France et continuer à accueillir des responsables génocidaires en toute impunité semble être la ligne de conduite de notre chère patrie. On a affaire à un discours révisionniste. A noter la honteuse relaxe de Claude Péan en 2008 qui reprenait le discours raciste des génocidaires sur les Tutsis, ce qui semble toléré par la justice française. Sur Péan lire aussi Le Monde selon P de Serge Farnel.

Restent les faits : ce qui est désormais établi est la participation active de la France au génocide, notamment sur les collines de Biserero où l'action des militaires français a été décisive dans le massacre de 40.000 personnes. L'enquête de Serge Farnel montre, qu'à la mi-mai au plus tard, le génocide était à bout de souffle et qu'il n'a pu continuer et se terminer fin juillet que grâce à l'implication directe de l'armée française. Sans cette implication il est vraisemblable que l'Armée Patriotique Rwandaise (la branche armée du FPR) y aurait mis fin plus tôt : Kigali est tombée le 4 juillet.

Quelques ressources sur le génocide rwandais :

Livres (par ordre chronologique)

François-Xavier VERSCHAVE, Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994.
Dominique FRANCHE, Rwanda : généalogie d'un génocide, Les Mille et une nuits, 1997.
Gérard PRUNIER, Rwanda, 1959-1996 : histoire d'un génocide, Dagorno, 1997.
Michel SITBON, Un Génocide sur la conscience, L'Esprit Frappeur, 1998.
Jean HATZFELD, Une saison de machette, Seuil (Fiction et Cie), 2003

Bande Dessinée

STASSEN, Déogratias, Aire Libre, 2000.

Photographie

Christophe CALAIS, Rwanda, le pays hanté, Editions du Chêne, 2005.

Spectacle et livre

Rwanda 94, livre publié en édition bilingue avec CD, Carbon 7 et Groupov, 1994

Sur le web

Une interview de Serge Farnel le 3 mars 2010 au sujet de l'implication directe de la France
Traduction en français de l'article d’Anne Jolis publié le 26 février 2010 dans le Wall Street Journal.
Intervention de Serge Farnel au Québec en 2008 sur l'évolution du discours du Quai d'Orsay au cours de la période post-génocidaire.
La Nuit Rwandaise
Rwanda, genocide made in France
Le Colloque de Bisesero qui s'est tenu en février 2010 à Genève.
La section sur le génocide rwandais sur le site de l'association Survie
La Commission d'Enquête Citoyenne pour la vérité sur l'implication française dans le génocide des Tutsi.